AUG 1 i 1377
PER BR 140 .R42 v.9
Revue de l'Orient chr etien
REVUE
UE
L'ORIENT CHRÉTIEN
RECUEIL TRIMESTRIEL
NEUVIÈME ANNÉE
PARIS
LIBRAIRIE A. PICARD ET FILS 82. Rue Bonaparte, 82
TABLE DES MATIERES
CONTENUES DANS CE VOLUME
!. - LE DOGME DE LIMMACULÉE CONCEPTION ET LA DOCTRINE DE L'ÉGLISE GRECQUE, par D. Placide de Meester, O. S. B. . . 1, 188, .jl->
IL — LES THÉOTOKIES OU OFFICE DE LA SAINTE VIERGE DANS LE RITE COPTE, par A. Mallon. S. J K
m. — UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES O.MIADES DE DAMAS {fin), pai- H. Lammens, S. J 2i
iV. — LA FORME CONSÉCRATOIRE DU SACRE.MENT DE L'ORDRE DANS I.-ÉGLISE GRECQUE, D'APRÈS UN .AIANUSCRIT DU XIU SIÈCLE, pai- Élie Batareikh, prtMro groo-nielchito (»,"»
V. — TEXTES ORIENTAUX INÉDITS VW .MARTYR DE JUDAS CYRIAQUE. ÉVÉQUE DE JÉRUSALEM, pari. Guidi.— I. Texte svkiaihe. — IL Texte f OPTE 71I, .jln
VL — LES COLONIES D'ORIENTAUX EN OCCIDENT. DU V- AI VIIL' SIÈ- CLE, par L. Jalabert. S. J. . ■ 'Hi
ML — HISTOIRE POLITIQUE ET RELIGIEUSE DE L'ARMÉNIE (s/a/e), par Fr. Tournebize, S. J 107. 212. 393, 537
Vlll. — CORRESPONDANCES DIPLOMATIQUES ENTRE LES SULTANS MAM- LUKS D'EGYPTE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES, par H. Lam- mens, S. J IjI. .'!5'.'
IN. - OFFICE DE SAINTE MARINE. Iexti: sm:u..lk. i^ar Léon Clu- gnet 210. Kl'.)
X. ^ QUELQUES MANUSCRITS DE MUSIQUE BYZANTINE, par J.-B. Re- bours, des Pères Blancs 29!»
NI. - SAINT JEAN LE PALÉOLAURITE. PRÉCÉDÉ D'UNE NOTICE SUR LA VIEILLE LAURE. par S. Vailhé et S. Pétridès. A. A 333. 4',i|
NIL — SAINTS JUMEAUX ET DIEUN CAVALIERS, par Henri Grégoire. 4ô3
VI TABLE DES MATIERES.
XIII. — RITUEL COPTE DU BAPTÊME ET DU MARIAGE (nc//^), pai' V. Er- moni, P. M 5-26
XIV. — VIE DE SAINTE MARINE, par Léon Clug-net (sidle) 5H0
MELANGES
I. - BULLE DU PATRIARCHE METROPHANE SUR LE MARIAtiE, par
L. Petit, A. A BJ'.l
II. — UN COiMMENTAIRE INÉDIT SUR LA BAGARRE DU SAINT-SÉPUL- CRE EN 1698, par H. Lammens, S. J 111
m. — UN PATRIARCHE SORCIER A CONSTANTINOPLE, par Louis Bréhier JGI
IV. - MARONITES, MAZONITES ET MARANITES, par F. Nau -\)S
V. — DENNABA DE SAINTE SILVIE ET DUNIP DES .MONUMENTS ÉGYP- TIENS, par H. Lammens, S. J '27(i
VI. — NOTE SUR LA LOCALITÉ PALESTINIENNE .MAOUZA OU .MAOZA
DE lAMNlA, par M. -A. Kugener. . Ui
BIBLIOGRAPHIE
l>Oin .M. F(''rotiii. O. S. B., /.e crrilaùle uuIl'ih' de lu I'rie;/ri/i'il io Sihuuv. lu ricfgc rspar/nnle Elhérin (Léon Clugnet) 1 Ki
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Miu-onile en fiiveur de riiitiiutruh'c ConcepUon (F. Nau) •281
E Blocliet, /,!■ Mi'ssiiiiiis/iic dans l'/ièlérodo.iie tiiusuJirninr (H. Laininciis). . ■l\yi
G. Sclinïii-ei', Die urspriinylichc l'emplen-f/el krilisc/i anlersiicltl, und he- rai(s;/ec/eben (H. Laïuniciis) -2'.)o
P. Aubrj-, Le Hyllune Ionique dans la Poésie iilurgiqac cl dans le citant des Églises vhréliennes au moyeu âge (A. Gastoué) 204
TABLE DES MATIERES. VII
l'âge,-.
Adélaïde Sargenton-Galichoii, Sina'/', Maan, Pclm. Sur A'n traces iVhrarl l'I r/ie: les yaba(cenf< (Li'on riugii(M) ■-".•'>
liullellit ilr lu Sorii'li' l'runruisn de fouilles archcol'iiyiqurs. Premier l;isc-icule (L. (':) '. i'M
.1. Strzygowski, Byzantinisc/u- DenkinOler II l, Urspi-uny, und Sieg der AUbyzanlinischen Kunls. — Drr Doiii. <ii Aachen inid seine Enlslelttoi;/. Eiii Protest (L. .lalabert) lUI
W. Xorden, Das Pa/islain und Bi/ianz (S. Vailhé) UN
l>. II. [it'clercq, L'Afrique c/trétienne (I.. ('.) 131
F. .Macler, Histoire d'Héraclius pur l'éveque Sébéos, traduitr île l'arménien (F. Tournebizo) l-'d
F. W. Rrooks, The sixth bonk nf the seleci letters uf Severus, pulriairh nf Antioch (M. A. Kugener) 00'.)
F. Hc\'illout, Les Évangiles des douze apùlres et de saint liarthéleniy (Pu- trulogia Orientalis). Te.r te copte avec traduction (F. Nau) 01,!
!'. (ireiiier, L'Empire bi/zantin. Sun l'rolution sociale et politique [.). l'ar- goire) 015
A. Wright. A synopsis of t/w (!osj)els in greek (A. (Juigard) OUI
.1. Gay, Le pape Clément 17 et les affaires d'Orient (loI2-lo52) (L. Breliier) . O"..'!
\ . Zapletal, Le récit de la création dans la Genèse explique d'à pics les dé- i-nuvertcs les plus récentes (S. Vailhé) Oi-Jl!
A. Suiilli Lrw is, Ilurae semitirae. III. Aiiu utgtholugicu Apostulurum (A. G.) 0:^4
LE DOGME
DE
L'IMMACULÉE CONCEPTION
ET LA DOCTRINE DE L'ÉGLISE GRECQUE
Nul n'ignore la grande importance des monuments littéraires de l'Église grecque au point de vue du dogme de l'Immaculée Conception.
On sait l'ardeur avec laquelle les théologiens, appelés à exé- cuter les travaux préparatoires à cette déclaration dogmatique, comp'ulsèrent les livres liturgiques et les recueils des Pères, et l'immense succès dont leurs efforts furent couronnés. Nombre de travaux sont là pour l'attester (1).
Mais il est intéressant de constater Lattitude prise, en pré- sence de ces documents, par divers membres de l'Église.
Parmi les catholiques, quelques théologiens éprouvèrent un peu d'hésitation, et, au moins à certains de ces instruments de la tradition écrite, d'aucuns refusèrent même de reconnaître une force probante, accueillie au contraire par d'autres à bras ouverts, si je puis ainsi parler.
Dans l'Église grecque, comme il fallait s'y attendre, les at- taques furent nombreuses et la lutte reste ouverte encore à présent.
En Russie, M. Lebedev (2) consacra une thèse doctorale à dé- montrer l'insuffisance de la tradition et l'erreur dogmatique dont est entaché le soi-disant nouveau dogme.
. (1) Passaglia, De Immuculalo Deiparae semper Virginis Conceplu commenla- rius; Roscovaii}-!, B. V. in sua Conceplione Immaculata; ftlalou, V Immaculée Coracejo</o?i ; Ballerini, Sylloge momnnentorum ad mysterhim Immaculatae Concep- tionis spectantium, etc.
(2) PasHOCTii uepusefi bocto'iuou ii sanaiiHoii bi> yqeHiii o iipecu. 4'i'B'lj Mapiii Bo- ropoAiiu.'fe, no noBOAy jiaTimeKaii jorMaxa o nenopoiHaro aa'iaTiii. BapiuaBa 1881 r.
ORIENT CIir.ÉTIEN. 1
2 REVUE DE L ORIENT CHRETIEN.
En Roumanie, renseignement des écoles théologiques défend les mêmes idées, et il n y a pas jusqu'aux manuels d'histoire qui en soient remplis (1).
Pour terminer cette tournée littéraire, fort incomplète d'ail- leurs, avec les représentants hellènes de la Grande Église, Sa Béatitude Anthime, dans sa réponse à l'Encyclique de Léon XIII Praeclara gratulationis (20 juin 1894), n'hésite pas à compter le dogme de l'Immaculée Conception parmi les neurinnovations antiévangéliques qu'il reproche à l'Église de Rome (2). Les répliques qui dans la suite sortirent de la plume des écrivains catholiques provoquèrent encore d'autres tra- , vaux; ils vinrent s'ajouter à ceux suscités par la promulgation du dogme (3).
Cette attitude agressive de l'Église orthodoxe est d'autant plus singulière que Photius, tout en ne songeant pas plus que les écrivains antérieurs à soulever la question dogmatique de l'Immaculée Conception, expose une doctrine mariologique con- tenant tous les éléments voulus pour arriver à cette conclusion. Ce dogme se trouve en germe dans ses écrits comme dans ceux des siècles précédents. Toutes les expressions, toutes les images employées pai- les saints Pères pour désigner et proclamer l'ab- solue sainteté de Marie se retrouvent dans Photius (-4).
Et n'est-il pas curieux de voir aujourd'hui rétrograder l'O- rient, alors que lui, le premier, donna le branle, pour ainsi parler, à ce mouvement progressif du dogme qui finit par s'é- panouir en une déclaration officielle de l'Immaculée Con- ception?
(1) Vasilc Oiaga, Isloria hisericé/^cfh Edi^. I, Bucurcscï 1903, p. 256. S. Calinoscu, Lec^ium de leologia dogmatica, edit. nona, Bucurescï, p. 238. W. Guettée, Expu- nerea doclrineî bisericeï cresline orlodoxe, Bucurescï 1901, p. 42 (Cfr Papalilalea cretkà de Wladimir Guettée. Traductiume de Cier. Saffirinu ROumicu Vàlcei 1885, pp. 121-144).
(2) ... 'H iza.Tzvt.ri 'ExxyriTia £7.atvoTG!J.r,(jî TrdéXiv [jlôÀi; upo xeaoapâxovTaeTi'ar ooyjxa- TÎffaffa xaivoçavà; ôôyuia îrspl à(77îi),o'j (j'jX).y;']/îa); ifiç, Weoto'v.ou xat àsiTtapÔivou ÏMa&ta;. Lettre encyclique, % 19.
(3) Cfr par exemple, Xpu^oaTÔfiou ^ k^y}o\.a.-A.àvo\> . \\tç\ 'Exy.Xr](7Îa; 'Ev K. ttô- ),£t. TôjAOi; B', p. 561 et suivantes. — O^o:?. twv è? 'IwawivMv, 'Ettktx. Kajinocv'aç TajjiEïov 'OpSoôo^ta;. 'Ev TpiTiôXet, 1888, p. 104 et suiv. X. 'AvopoOtffou. Ao- XÎ1I.10V Sy (lêo), 1X7) ;. 'Ev 'AQrjvai;, 1901, p. 173, ffyjfA. ê', etc., etc.
(4) Cfr IlergenroetlKU", Piiotius, III, p. 555 à 55G. — Passaglia, up. cit. Éd. de Na- ples, MDCCCLY, III, p. 720.
LE DOGME DE l'i.MMACULÉE CONCEPTION. 3
Dans la question qui nous occupe, en effet, il ne faut pas oublier l'évolution de cette vérité théologique.
Ce fut en Orient que furent débattues le plus vivement toutes les graves questions touchant la personne de Jésus-Christ et celle de la sainte Vierge .Alarie, louchant la grâce et le péché originel. En Orient encore, furent célébrées en premier lieu les fêtes de la Nativité et de la Conception de la Mère de Dieu. L'Orient enfin produisit au début le plus d'écrivains qui consa- crèrent à Marie bon nombre de leurs travaux.
Cette période d'activité dura environ jusqu'à l'introduction en Occident des fêtes susdites. Alors, en effet, commencèrent les discussions au sujet de l'opportunité de la fête de la Conception de Marie. Puis Tattention se porta davantage sur le côté dog- matique de la question et les interminables controverses aux- quelles donnèrent lieu les traités de Duns Scot finirent par trancher la question dans le sens aujourd'hui admis par tous les catholiques.
Tels sont les deux stades bien distincts de l'évolution de ce dogme.
On Comprend aisément dès lors que l'Église grecque, dont le système tliéologique ne repose pas sur les principes aristotéli- ciens de la scolastique latine, éprou^"e je ne sais quelle dif- ficulté d'unir le dogme actuel <le Tlmmaculée Conception et toutes ses subtiles distinctions à la doctrine mariologique des premiers siècles, doctrine rjui. à leur point de vue, n'a pas subi d'évolution, ou du moins fort peu.
Ce n'est pas le lieu de développer davantage cette observation qui pourrait s'appliquer aussi, mutatis mutancUs, aux autres questions dogmatiques divisant les deux Églises, telles que la procession du Saint-ï]sprit et la primauté du Patriarche de Rome.
Dans les pages qui vont suivre, j'essaierai de montrer le lien delà doctrine présente avec les écrits des premiers Pères. Sans entrer directement en lutte avec les adversaires de l'Imma- culée Conception de Marie, je prendrai un terrain qui nous est commun cependant, et ils pourront eux-mêmes tirer les consé- quences : ce terrain commun est celui du raisonnement.
Il semble qu'il faille user de cette arme plus innocente que les autres, surtout à l'heure actuelle où tous les esprits éprou- vent un réel besoin de charité et de cohésion.
4 REVUE DE L ORIENT CHRETIEN.
LES ÉPITHÈTES MARIOLOGIQUES
Les livres liturgiques et les écrits des Pères grecs abondent en épithètes et en appellations de toutes sortes à Tadresse de Marie. Je me contenterai d'en énumérer les principales suivant le P. Passaglia (1), bon guide et maître en la matière, mais en modifiant un peu sa classification. La langue française n'étant pas assez riche, il me semble opportun de leur conserver la traduction latine.
Pour partir des êtres inférieurs, l'on rencontre un grand nombre d'images et d'expressions rappelant la lumière, les fleurs, comme le lys et la rose, les animaux mêmes, comme l'a- gneau, dont le symbolisme suggestif rappelle la pureté et l'in- nocence.
Puis ce sont des attributs reflétant toute ^acti^'ité d'un con- cept. Les uns mnt négatifs , et tant(!»t exprimés au degré posi- tif, comme âV.o>,y.cç, à;j.oVr;Toç, insoiis, labis e.rpeis; ôiGr.ù.cç. intemerata; à[j,iavTo;, intaminata; à[;.6AuvTc;, impoUuta; a\j.t\j- r.xzqyinculpata; ày.r,paT:o:, illaesci; x(^fiopz:. àoiioOopoq, etc. ,incor- rupta; aypavTiç, illibata; aôr/.Toç, à—ôiJ.avToç, etc., intacta; tan- tôt indiquant la plénitude de la perfection dénotée par ces mêmes attriljuts, comme zavâ ;;,(.) ;j.:r, penitus insons; Traviypav- Tcç. perfecfe illibata: r,y.vy.::-\Kzz. undequaqne intemerata, etc.
D'autres attributs sont affirmatifs, mais, comme dans la caté- gorie précédente, employés dans les deux degrés. Tels sont â^ix, sancta, x-(n,)i:à-r„sa)ictissima; Itpi, sacra, Ispwtar/; , sacratissima ;
y.aOapx. pura, -/.aOapoj-raT-/;. jmvissima; à^vr,, imiOCens ; (bpata,
speciosa; y.tyapi-MijATq, gratia plena; Htz-ptr.-qq, Deum decens; zavaYia, penitus saucta; r.'hzt\jyzz. penitus venerabilis; r.av-^-j- Xb-rr-.zç. prorsus benedicta; r^y^n-j-pt-r,:. plene concinna, etc. Pai'lbis, ces épithètes sont accunmlées dans une seule et même phrase, comme si l'auteur voulait renforcer et compléter un concept par l'autre; ou bien, on les rencontre employées par antonomase. C'est ainsi que la Mère de Dieu est appelée -^
o:\).hy^.zz,. r, ào-TTiAoç, -t, xypxv-zz, r, x'^ix, r, y.'[vr,, r, 7.v/y.pi-u)\J.éTq, etC.
Plus tranchée que les précédentes est la catégorie des ex-
(1) Ed. cil., p. I, n°' 400 et suivants.
LE DOGME DE L IMMACULEE COXCEPTIOX. O
f
précisions abstraites dont on entoure le nom de Marie. En voici quelques beaux exemples : â^veiaç -b -/.xaaoç, innocentiae pul- chritudo; x^^tiy.:; -h zivavvcv hzi7.i-r,'^.x, innocenéicie innocen- tissimum Itospitium; ï-;/,-SÙMr.iQr.[j.y. sûg-swç, naturae decus.
Suit une série d'expressions dont le concept commun est d'exalter la nature de Marie au-dessus des créatures même les plus parfaites. Et d'abord en général, comme •j-cpâîJ.w;j.oc, super- innocens; jj/jptay.t; y.aôapâ, decies millies pura; û-épaYvs; -/.ai ■jrav'jrlpaYvoç, superinnocens et undequaque superinnocens; •J-cpSâXÀcuja y.aOapsTYjç, superexcedeus piaitas; oiô-jazo; Gauy.a- -ojv, cd)yssi(S miraculoriim; r.h-by» 6a'j;j.âT(ov •J'rrsp-rÉpa, uiiracu- lis oinnUjus sub/hnior. Puis la Mère de Dieu est comparée aux mortels et aux justes, bi-Mç ïrA/.i':rj. ^ipstwv, vere moi-talUnis
superior; x-^i^y x\'uo-ipx, sailCtis sanciior; r, r.pM-i^rq twv àyu^v,
sanctoruni praecipua. Les esprits célestes ne sont pas exclus : àYYsXiy.wv o'Jvâ;j.E(ov jT.zpiyoj^y., aïKjelicis virtutUms potiov; àv».)- -ipT. Twv à'vo) ojvx;j.Ea)v, SKpenu's virtutibus sanctior; Xtpo'jô\[). v,xl Ilôpaçiy, ïvTwç 7.a6apa)-:£pa, Cherùbim et Sevaphim verissime pu- rior. Bref, il n y a que la sainteté de Dieu qu'elle ne puisse égaler : -/copiç 0£:j y.ivcj zâvTwv àvwTÉpa, omnibus Deo excepta suldimior; mais elle est remplie des grâces de la Sainte Tri- nité, Tpiaoïy.wv yxpi-L,y/ '::Kr,pM[j.y., et elle est, par Dieu même, ap- pelée et fille de Dieu, Ozzv.'/.r^-z: -/.y), (itz-y.;.
Que croire maintenant de la valeur d'un argument tiré de ces épithètes en faveur de l'Immaculée Conception?
Petau, on le sait, et d'autres après lui, ont refusé toute force probante à des témoignages traditionnels de cette nature (1). Passaglia, au contraire, s'en est fait l'ardent champion.
Le premier de ces théologiens pense que ces expressions et ces images attribuant une pureté extraordinaire à Marie, peu- vent parfiutement s'adapter à la plénitude de grâces qui dé- truisit dans son âme le péché originel avec toutes ses suites funestes, sans qu'il soit pour ce motif nécessaire de les éten- dre â sa conception même, sans la tache originelle. Car, dans
(1) De Incarivilione, lib. XIV, cap. ii, % ix.
6 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
cette dernière hypothèse, quantité de termes semblables dans la sainte Écriture acquerraient la même valeur.
Passaglia (1) ne peut supporter le rejet pur et simple de té- moignages qui, pour lui, ont tant de poids; aussi y oppose-t-il plus d'une raison. Petau, dit-il, ne tient pas compte de la par- tie matérielle de l'argumentation, car il la fait reposer sur quelques épithètes seulement, et encore sont-elles toutes de forme négative et exprimées au degré positif. Ensuite, il faut bien considérer sa véritable forme : quelques expressions ne peuvent donner les éléments d'une conclusion certaine, ni même l'une ou l'autre catégorie en particulier, mnis la vérité de notre thèse doit se dégager de toutes les catégories prises ensemble. Enfin, autre est le sens de immaculé dans les ci- tations, faites par Petau, des Psaumes, de l'Apocalypse et des épîtres de saint Paul, autre celui de ce même attribut appli- qué à la sainte Vierge. Il faut considérer le sujet auquel vien- nent s'adjoindre les épithètes, et le sens de celles-ci change selon la nature de celui-là. Cette observation est si juste, con- clut Passaglia, qu'en d'autres endroits, le docte .Jésuite s'est servi des mêmes expressions pour appuyer la thèse de l'Im- maculée Conception, à laquelle, en définitive, il souscrit contre l'opinion de plusieurs de ses contemporains.
Cette divergence de vues est encore partagée par d'autres auteurs. Il me semble qu'il faille se rallier à l'opinion de ceux qui concilient les deux extrêmes (2). Il ne faut pas attribuer une importance trop exclusive à ces épithètes, mais il ne faut pas non plus les rejeter en bloc; car où peut-on mieux trouver les traces de la tradition de l'Église, sinon dans les hymnes liturgiques et dans les homélies des Pères, documents dont l'usage et la destination doivent attester le sentiment comnmn des fidèles"?
Certes, — il l'a été déjà observé, — cette tradition à l'endroit de l'Immaculée Conception n'est pas sans offrir plus d'une dif-
(1) Loc. cil., sectio II, art. iv.
(2) Par exemple, Perrone, De Immac. B.,V. J\I. Conc. dtsquis. theoL, p. 52; et plus récemment, L. Jansscns, 0. S. B., Summa Theologica. t. V, p. 126.
LE DOriME DE L IMMACULEE COXCEPTION. 7
ficiilté. Et la raison en est multiple. Ce dogme ne louche pas immédiatement aux principales vérités de la religion, pas même à celles ayant trait à Dieu ou à la deuxième personne de la Sainte Trinité; conséquemment, les apôtres et, après eux, les Pères de l'Église ne sentirent pas le Ijesoin de l'exprimei' d'une façon explicite. Le développemeni du dogme, surtout son développement rationnel, amena les thécdogiens à déterminer d'une façon plus précise le sens de l'immunité complète de fautes dans la personne de Marie. Or, le pécliè est double : ori- ginel et personnel. Quant au second, on se trouvait d'accord depuis longtemps déjà pour en proclamer l'absolue exemption dans la sainte Vierge. Le péché originel, au contraire, depuis Pelage, a toujours été sujet à plus amples discussions et l'ob- jet de spéciales difficultés. Comment les Pères eussent-ils alors entravé la défense de la vérité catholique par de subtiles dis- tinctions au sujet (le Marie? Ils se contentèrent d'exalter sa sublime innocence enlaçant dans cet unique concept tout ce que la précision théoiogique a séparé jtar après.
C'est ici l'occasion d'appliquer le raisonnement auquel je faisais appel au début de ce travail.
Aux uns il faut concéder qu'à les prendre tellement quelle- ment les épithètes et les dénominations théologiques ne cons- tituent pas d'argument; mais que c'en est un de réelle valeur, — et ceci vaut pour les autres,^ — quand elles ont passé parle crible du raisonnement .
Passaglia (1), en son temps, dressa une liste de règles à ol)- server dans l'interprétation des attributs de la Mère de Dieu, règles dont l'opportunité pourrait parfois être discutée et que je reproduis ici sous bénéfice d'inventaire.
1. — Il faut se garder de prononcer un jugement sur ces épithètes avec des idées préconçues.
2. — L'interprétation donnée à Tune d'elles, en particulier, ne peut pas être en contradiction avec le sens qu'il faut leur attribuer, quand elles sont prises dans leur totaliU'.
3. — Par conséquent, seule est licite l'interprétation qui s'harmonise avec le sens général.
4. — De plus, l'interprétation ne peut pas être en désaccord
(1) Loc. cil., pp. -212 ot ■■IV.j.
8 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
avec les explications qui en sont données par les écrivains eux- mêmes et qui leur servent comme de commentaires.
5. — Mais il faut, au contraire, que ces explications soient prises comme la norme générale de rinterprétation qu'on veut leur donner.
6. — Enfin, pour déterminer et préciser le sens de ces at- tributions, il faut tenir compte du sujet auquel elles sont ap- pliquées.
Mais la rigoureuse observation même de ces règles ne peut pas encore 'donner la certitude de la vérité qu'on se propose de démontrer. A celles-là, répétons-le, il faut ajouter le raison- nement. Or, quel sera-t-il?
On pourrait établir le syllogisme suivant :
De nulle créature, même la plus juste et la plus sainte, les monuments écrits n'exaltent l'innocence et Tintégrité avec l'in- sistance et la variété d'expressions que l'on retrouve au sujet de Marie.
Or, ce fait n'a d'autre explication suffisante qu'en supposant en elle l'exemption totale de la tache originelle au moment de sa Conception. Donc celle-ci fut immaculée.
Que les auteurs ecclésiastiques, en parlant de Marie, aient ac- cumulé au plus haut degré les expressions de sainteté et de justice, la très incomplète énumération des épithètes faite plus haut le montre déjà suffisamment. Pour peu que l'on parcoure les écrits des Pères et les livres liturgiques de l'Église grecque, l'on ne tardera pas à se convaincre de cette primauté de Marie sur les autres justes, comme sur saint Jean-Baptiste, sainte Anne, saint Jean, etc., et d'autres saints encore. En quoi sa sainteté diffère spécifiquement de celle de ces justes, j'aurai l'occasion de le démontrer plus tard en me basant sur les ins- truments de la tradition eux-mêmes. Pour le moment, il suffit de constater le fait d'une exubérance d'expressions à l'endroit de l'innocence de la Mère de Dieu.
On dira encore qu'il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque, seule de toutes les créatures, elle a eu le privilège de la mater- nité divine. Cette observation ne fait que corroborer la précé- dente et elle s'harmonise merveilleusement avec la doctrine de
LE DOGME DE l'lMMACULÉE COKCEPTIOX. 9
l'Église catholique, car, selon celle-ci, le privilège de l'Imma- culée Conception est proclamé en vue et en vertu de celui de la maternité.
Mais encore un coup, dans la question présente, il n'y a qu'à s'occuper du fait évident, historique, de sa justice exaltée de mille manières différentes.
Plus ardu est l'examen de la mineure de l'argument.
Une première conclusion à tirer de l'analyse des textes ren- fermant les épithètes dont nous parlons est que ceux-ci parlent de l'innocence de Marie d'une façon, absolue, c'est-à-dire sans préciser la nature de la faute dont ils la déclarent complètement exempte.
En voici quelques exemples, pris au hasard :
Saint André de Crète s'exprime ainsi (1) :
^è Tr// XG~Ckzv à[j.vâsa, tç/ t^v à'picv Xp'.jTO) y.:vr,v ïv. 7,zùJ.x^
« Te intemcratam agnam, quae vestem Christo lanam, nostram videlicet substantiam, ex tuo solo ventre protulisti, te ex Anna progenitam omnes hymnis honoramus (2). »
Dans le cTand canon de la Sainte Viero-e (3) on lit ces belles paroles :
— è T'r;v àvvrjv , ce ty;v IIapOÉv;v y.yX y.z-CkZ'i ^ [j.Wr^'i ^ip(o , ~î'-"/-ç x-pzs'^Àyr,-o^, y.y-xo'j^'-q'i. r/.É-TjV /.paTatàv, c-Xov (jW-'r;pia;.
« Te puram, te Virginem et intemeratain , solam habeo murum inexpugnabilem, refugium, praesidium validum, scu- tum salutis. »
La fête de la Purification contient ces paroles du moine saint Cùme (4) :
0 r.çn))~z~z'AZz £7. ~z\i IlaTpb;; -pz a'.tovwv, r,ç,(ù~'z-zv.zz yr-.izq, Kzpr^^ xoHzpz'j TO) 'ASày, yv.px r.pz'zinir/ ï-iz^xvz.
« Primogenitus ex Pâtre ante secula, primogenitus puellae incorruptae parvulus apparuit, protendens manum Adae. » Et le 8 du même mois (5) :
(1) Canon pour la fèto de la Xativitô de îa Sainte Vierge. 1'" ode. A' ti'opaire.
(■2) Cette traduction ainsi que les suivantes sont empruntées à Passaglia, op. c.
(3) Kavwv irapaxÀYiTixô; 6 |J.ÉYaç sî; Ty;v -JTrcpaYÎav ©sotôxov. 4^ ode, 3<= tropairo.
(4) 2 février. 3^ ode, 1'^'' tropaire.
(5) Kavwv Toy àyto-j I\I. ©ewSôpoy. 1"''' ode, dernier tropaire.
10 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
Nïxoç [j.cr, cîoi'j, riavaY'.a xypoc'^-z, tw v.y-y/^iy^'zv-'. ù-'z t-^jv ijr,v
(c Victoriara mihi tribue, sauctissima intaminata, confu- gienti sub tuum praesidium, meqiie jiigiter tuis precibus e. calamitatibus eripe. » -'
A la fin de la 3® ode du canon en l'honneur de sainte Théo- dora d'Alexandrie (11 septembre), Thymnographe s'adresse en ces termes à la sainte Vierge :
£7:É7,T£tvov, OTTWç (TwOsiç ;j.sYaAÛvo> az.
« Fac mei miserearis, o plane insons, atque ut misericors mihi praesidii tui dexteram porrige, ut te servatus magni- ficem. »
Et tous les soirs, à Compiles, l'Église grecque invoque la sainte Vierge dans une ravissante prière commençant ainsi :
Aff-fAS, î;;j.iAUVT£, à'oOcps. ôcypyv-z, y^^'Tr, IlapOsvs, Btbvj[j.oi \i- a-oivy.
Or bien, pour déclarer quelqu'un innocent, pur, saint, in- tègre, il faut exclure de son àme toute ombre de souillure et de faute. Mais de quelle nature peut être la faute?
Les théologiens distinguent le péché originel et le péché actuel ou personnel; celui-ci se subdivise en péché mortel et en péché véniel.
La laideur du péché mortel est écartée sans difficulté aucune du concept de la pureté de Marie.
Que dire du péché véniel? Faut-il aussi le croire exclu par l'absolue pureté de Marie dont font foi les épithètes de nos livres? Mais, outre qu'à présent il existe parmi les théologiens de toute école une unanimité parfaite à rejeter le moindre soup- çon de faute même vénielle dans l'âme virginale de la Mère de Dieu, on ne peut même pas supposer à beaucoup de ces épithètes le sens d'exemption de faute vénielle, puisqu'elles parlent de souillure et de contnmination dans l'âme et, selon la doctrine de saint Thomas presque universellement adoptée , le péché véniel n'entache l'âme en rien (1),
Restent la souillure et la culpabilité du péché originel et celles-là valent, ce semble, pour toutes les autres ensemble.
(1) s. TheuL. 111. q. LXXXIX, art. 1.
LE UOG.ME DE l'iMMACLLÉE CONCEPTION. 11
Mais les épithètes en question nient toute souillure, toute cul- pabilité, car elles ne distinguent pas entre péché mortel et péché originel, mais elles affirment la parfaite innocence de Marie. De quel droit viendrait-on donc faire a priori cette distinction qui non seulement n"y existe pas, mais pour laquelle il n"y a même pas de fondement assuré?
A cette considération doit s'en ajouter une autre. Il faut ap- pliquer à ces épithètes ce que Petau dit en général de tant de textes où la sainte Écriture et les saints Pères parlent de l'uni- versalité de la faute originelle dans la nature humaine ( l;. S'il est vrai que ceux-ci sont contraires ù l'exception privilégiée de Marie, il faut renoncer du même coup à soutenir l'exemp- tion en elle de tout péché actuel, et, selon d'autres, sa justifi- cation dans le sein de sa Mère avec la disparition des traces et des conséquences du péché originel, puisqu'il ne s'en trouve aucune exception chez les hommes, au dire des mêmes livres saints. Semblablement, on s'appuie sur tant de belles dénomi- natirms chez les Pères de l'Église pour déclarer la sainte Vierge exempte de tout péché actuel, et l'on refuse d'y trouver un appui quelconque pour soutenir son inmiunité de la faute originelle, quoique les raisons soient identiques pour l'une et l'autre con- clusions. Étrange contradiction; car, si vous niez cette dernière conclusion, par le fait même vous sapez les bases de l'autre.
Il importe encore de remarquer que la justesse de cette ap- plication des épithètes au péché originel est comprouvée par nombre de textes dans lesquels sont juxtaposées l'intégrité de Marie et la culpabilité du genre humain avec toutes ses misères spirituelles et corporelles. Le sens absolu que nous faisions observer tout à l'heure se restreint dans ce cas et devient re- latif ^àv l'antithèse.
Tels seraient les textes suivants :
'A;j.i/.'jv-:£ Gv.ryr^. T.y.yy.\''.7. -y.zhvtt^ [j.z'/.'jHv/-y. y.î ztivMÇ r.xfiCr/ ï~X'(iii^{j!.iç, TY] ^7:r^^[f^ toj èXéouç ccj y.ifJxpo'/, v.xl oiç ;j.:i z\j.cpz'j: -/.y-y- vj^ctoç. AÉJ-îtva, y.\i.y.p-.[y.z ^ti'jHz'f v.y.-y.v.Kyizv-y.z (2).
(1) De Incarn., 1. XIV. e. ii. § xii.
(2) Toù àyiou Iwspovto-j TpuJoiov. Clr Mai, Sjjidf. Runtanum, t. IV, p. \o2.
12 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
« Impollutum tabernaculiim , Virgo undequaque sancta, misericordiae tuae fonte me purifica passiomini iUecehris dire pollutum, et da mihi, o Domina, compunctionis imbres qui peccati abyssum abluant. »
©a[j.6£ÎTai èv ^'JAw zçibiGa XpijTbv û'iwÔsvTa '^oxi'K-qQti -q 'A[j,s;j.7:toç "/.ai y'kyJ.Z'^zT. èy.paÛYausV T'.é ;xo'j xai ©se, woïva? èv tw -'//.tsiv AaOoyca,
vuv coLivaç Ù7::;7.iV(o àoîy.coç, 67:2 àvi;.»,o)v c:Ta'jpîj;j.£v:u ccu (1).
« Christum in ligno voluntarie exaltatum conspiciens Incul- pata illa prae dolore stupens cum gemitu exclamabat : Fili et Deus meus, quae dolorum fui nescia quum te in luce ederem, nunc injuste dolores sustineo, quum tu ab hijustis crucin- geris. »
Ey. TO)v a'.[J-âT(ov twv è[/wv ^jp^-z:; \'zyév^r,GM, èx twv y.l[xx-u)V zï Twv G-wv iJpS"2'^Ç ïQcwaaç, TCjç iSpwast oè çOapÉVTaç, Î^T/Tcov y.aT-PjAGcç wç û-îpavaOoç" iSôa TràXai •/; "A[ji,£[;.7:toç iv y,Aau6[/Ç) Xpto-Tbv Ôp'/]vcjt:a
Xpc[J.â[J.£VOV £V CTa'jpw (2).
« Ex sanguine meo mortalis factus es, ex tuo autem san- guine mortales Dec conjunxisti, et bonitate superexcellens descendisti ad nos (juaerendos (jui fuerant cibo corrupti, ex- clamabat olim non sine fletu h)ru/j)al(( ///r/, Christum lamen- tans in cruce suspensum. »
Saint Germain s'adresse à la sainte Vierge en ces termes :
Stpy-fjzzv Ta ~py:j\xy-y. -f^z 'Vj'/-^ç ;;.C'j, tov vcîjv ;j.:u ffy.cTuii^.svsv à[j.£A£ia, 6ssv'j;j,ç;£, xaTaj-j'a^cv l'va 'l^aAAo)' z'j% £-tiv à';j.£[j.7:TCç, w.; cj 'jravâ[j.o)[j.£, y.ai cjy. £7tiv y.ypy.'noz iCkT;"* gz'j. \iar.z\>iy (3).
« Sana vulnera animae meae, mentemque meam incuria obtenebratani, 0 Dei sponsa, illumina ut psallam : nemo repe- ritur inculpatus sicuti tu, 0 pcnitus immaculata, et nemo praeter te, 0 Domina, reperitur inviolatus. »
Si donc ces passages et d'autres encore font allusion au pé- ché originel, soit dans son principe, soit dans ses conséquences, et y opposent l'absolue sainteté de Marie, pourquoi ces mêmes
(1) lIaoay.).'.Ttxfj. Éd. cl(^ Ymiise, 1874, p. "28. iTaupoôeotoxtov t-^; wôô; i (Canon de saint Joseph Thymnographe). Voici donc la sainte Vierge, exempte de toute culpabilité (i'jjiEjxTiTo;), condamnée a souffrir injustement pai' fe l'ait d'homnios in- justes.
(•2) 2Ta-jpo6£OToy.;ov après la 2^ stichologie, au vendredi du 8" ton (nap*y.).i.Tixr„ p. 351).
(3) 'Avei).6Yiov. É<1. de Venise, MDCCCXXXVIIl, page 193.
LE DOGME DE l/lM.MACULÉE CONCEPTION. 13
dénominations n'auraient-elles pas la même valeur, quand elles ne se trouvent pas placées en antithèses ?
Au demeurant, l'analyse étymologique de ces expressions conduit à la même conclusion.
Les unes regardent la faute, culpa ; les autres, la souillure produite dans l'àme par le péché. Les épithètes nient que l'une et l'autre se soient rencontrées dans l'àme de Marie.
Parmi les premières, il faut ranger surtout : à'y.ojy.cç, à';j.3;j.- T.-.zz. labisexpers, irrepre/wnsibilis; et parmiles secondes, plus nombreuses, l'on trouve : xg-ikc:. intemerata; '/.y.Hy.^y.^ pura; à[v.yM-zz. iiitaminata ; 3.\j.ok'j'nzç, impoli uta; x:^f)cpzq, nicorrupta.
Déjà, il a été fait allusion à cette distinction entre faute et tache; déjà aussi il a été dit que, si la supposition d'un seul péché actuel en Marie est unanimement écartée en raison du sens de ces épithètes, les mêmes motifs doivent conclure au re- jet de l'autre supposition : celle du péché originel.
Cette conséquence logique est corroborée par le fait que telle dénomination est appliquée indifféremment à Jésus et à Marie, tandis qu'on ne la retrouvera pas attribuée à d'autres saints.
Et qui osera dire que la personne adorable de Jésus-Christ ait été un seul instant entachée du péché originel ou sujette au péché actuel? Néanmoins pour exprimer cet état de choses la tradition emploie également les dénominations de à'-zpavTcç, â;j.to;rr,T:ç. à'ç;0:psç, etc, pour la Mère et le Fils, se délectant par- fois, dirait-on, à les rapprocher plus encore par une identité d'expression.
Voici, par exemple, ce que dit saint Théophane :
'Pû-ov Tbv -f,z 9'J7£(o; Tjy.ojv Xp'.îTbv ■/.'A^-y.zy. Tiv y.iv:v à'-/savTvV, aasco^ à-izX'Jvaç, dy Çiy.v~z. Beitcv,; 7:ava;j.to;j.-/;TE' v.yl Xcp:j5',;./. y.ai Sspaçl'.;. '^'i\'zvy: 'jzspOîv twv Ijitôvttov" IlivTa tz ^PY^: •j[j.'n'~t tsv K'jpiov (1).
« Sordem naturae nostrae apte abluisti, parions Christum qui solus est inteineratus, o intemerata, o Deipara cujusvis
(1) Dernier tropaire de la <s« ode du Canon do l'office de l'Aurore pour saint Nicète, martyr (15 septembre). Observez encore qu'on appelle Jésus-Christ le seul immaculé.
14 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
prorsus labis expers. Proinde superior facta es Cherubim at- que Seraphim qui clamant : Benedicite omnia opéra Domi- num. »
Et saint Basile s'écrie :
« Quid miriim ut illorum omnium accessione pu rus' iWe et inta minât as cum intaminata et viri nescia Virgine ac matre obeat purificationem lege praescriptam ; quo factus sub lege , ut ait Apostolus, eos liberet qui sub lege erant (1)? »
Voici d'autres paroles empruntées à saint Sophrone de Jéru- salem :
'Et. c-su toj 0cOÎ> r^ acsi'a oiy.ov sauTf^ Zo\i:r^a!x\)ÀTq ï<7y.pv.M(}r, à-op-
èy.XsAszai a © 0 o p o ç à 9 0 6 p s u zlq •/.auci/.iav AÔvsu (2) .
« Ex te, 0 puella thori expers, Dei Sapientia propter ineffabi- lem pietatem suam domum sibi aedificans incarnatus est. So/(( enim ex omnibus generationibus electa fuisti incorrupta in habitaculum verbi incorrupti. »
Saint Sophrone s'exprime encore ainsi :
'Afj.apTtav Tou 7.6(71X01) tov a'ipov-a a^^pavxov 'A[j,vbv c-uXAa6oÎjffa, Ilavâ- [X(o;j.e, y.[j.y.p-iMV (j\)^['/Mpr^Giv âxo'jaojTcst ooO-^vai, iziç coù'koi: cou (3).
« 0 prorsus 'un macula ta, quae intami)iaium agnum qui tol- litpeccatum mundi concepisti, procare ut servis tuis peccato- rum venia donetur. *
D'un coté donc Jésus et Marie, de l'autre les hommes : voilà la vérité qui découlera de la lecture de tant de passages dans les monuments de la littérature ecclésiastique grecque. La con- ception des deux premiers est, évidenmient à des degrés diffé- rents, la même dans sa nature, immaculée, sans la tache origi- nelle commune à celle des autres hommes.
Je viens de.parler de Jésus-Christ et du genre humain. Entre la nature du Christ et la nature des mortels vient se placer la nature angélique.
(1) Orat. in Symeonem, p. 087. A. B. apud Combef. Acut. t. I. (•2) TpiwStov, Mai, op. cit., p. 2-2i.
(o) Dernier tropairo de la C« ode. Canon de l'office de l'aurore pour saint Po- lycarpe, évèque et martyr (23 février).
LE DOGME DR l'iMMACULÉE CONCEPTION. 15
Quelle position Marie prendra-t-elle vis-à-vis de celle-ci?
Pour être complet je devrais encore en dire un mot; mais, pour ne pas multiplier les citations, il suffit de renvoyer à l'é- noncé des épithètes donné plus haut et aux textes cités pour voir que la pureté mariale est placée bien au-dessus de celle des Anges. Or, ceux-ci sont-ils affectés d'une souillure quelconque et d'un péché d'origine?
II reste donc acquis que ces termes d'innocence et de pureté, de par leur caractère cVuiuversa/ité, n'admettent pas de limites ni de restrictions, et, en parlant de Marie, doivent être appli- qués aussi à. son exemption de toute tache et faute originelles.
Mais Ton objectera sans doute que, si les épithètes mariolo- giques peuvent s'étendre au concept d'une immunité complète à l'endroit du péché originel, cet argument ne prouverait pas pour cela que la conception de Marie, prise au sens passif du mot, soit immaculée. Je dis, prise au sens passif du mot, en voulant seulement par là la distinguer d\ine façon générale de la part active des parents (I).
Ici de nouveau l'un peut faire plusieurs hypothèses. La sainte Vierge a été libérée du péché originel et soustraite à toutes ses conséquences vulnérantes, soit au moment où elle-même conçut Jésus-Christ par l'opération du Saint-Esprit, soit avant cet instant; et de nouveau ceci eût pu se réaliser soit après sa naissance, soit avant de voir le jour, et encore, immédiatement après sa conception ou quelque temps après celle-ci, sans que pour cette raison il soit nécessaire de soustraire son âme à la tache qui enraye toute la nature humaine. Enfin, et c'est notre thèse, kï instant niênte de sa conception, la personne de Marie a été exempte du péché originel, sans qu'un seul moment son ombre même offusquât son âme ou son corps.
Ajoutée aux précédentes, cette dernière hypothèse est-elle contredite par les épithètes et les dénominations des écrivains? Nullement. Ni du côté de la supposition, car ell.e est sur le
(1) En philosophie la concpption passive résulterait plutôt de ranimation de l'être, tandis que le côté actif de la conception aurait trait à toute l'évolution du germe précédant ce dernier état.
16 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
inêiiie rang que les autres et peut prétendre au même degré de créance que celles-ci. Ni du côté des épithètes, et il suffirait pour l'Immaculée Conception en soi de repéter toute l'argumen- tation développée au sujet du péché originel en général. Non seulement ces appellations ne contiennent rien de i^épugnant à cette assertion, mais leur note d'universalité, leur caractère absolu, leur frappante accumulation, ne peuvent s'expliquer sans elle.
Enfin, si beaucoup de ces épithètes se trouvent de préférence dans les textes où il est fait mention de la maternité divine de Marie, elles ne restreignent pas à ce moment la réalisation du privilège qu'elles indiquent. Elles dénotent tout au plus parla que Marie doit au privilège de Mère de Dieu celui d'être exempte du péché originel.
De quelque côté donc que Ion se tourne, on doit arriver à. cette conclusion : les épithètes de sainteté et d'innocence qui entourent le nom de Marie d'une si brillante auréole doivent par la voie du raisonnement se rapporter à son Immaculée Conception.
{A suivre.)
Rome, Collège Grec.
D. Placide de Meester,
0. s. B.
LES THÉOTOKIES
ou OFFICE DE LA SALNTE VIERGE DANS LE RITE COPTE
I
L'Église d'Egypte a, dès l'origine, témoigné une grande dé- votion et un ardent amour pour la sainte Vierge. Témoin les nombreuses fêtes instituées en l'honneur de la Mère de Dieu et le grand nombre de sanctuaires érigés sous son vocable. Mais l'amour ne va pas sans la louange. Les Coptes ne pouvaient manquer de célébrer, dans leur langue, celle qu'ils aiment à se représenter portant FEnfant Jésus sur le sol de leur patrie.
Les principales hymnes qu'ils lui ont consacrées sont con- tenues dans le livre appelé les théotokies (I).
Ce livre est bien connu de ceux qui s'occupent de littérature copte. Il a été imprimé en 17(34, à Rome, aux frais de la Propa- gande, par Raphaël Tuki, sous le titre :
IHAtOII HT(3 IIIO(30rOKIA lieîLI KcVTA TAgIC IITO IIIABOT lïOlAK
ce Livre des théotokies avec le rit du mois de Khiak ». C'est donc un recueil d'hymnes à la Mère de Dieu {Hiz-.zv.zz).
(1) eeOTOKIA pluriel de Oeotox-ov. Ce mot est employé comme un singulier dans les livres coptes. Osotoxîov est le terme consacré dans l'office grec poui- désigner les versets et les hymnes à la Sainte Vierge. On peut se demander si l'office copte dont nous parlons n'est pas une simple traduction du grec. Nous ne le pensons pas. Sans doute, la composition des hymnes coptes qui forment le recueil des théotokies trahit en plusieurs endroits une influence hellénique. La répétition de phrases prises mot pour mot de l'office grec comme celle-ci : ■ji'^Xçtz xexap'TwjxévYi, ô Kûpioç (ASTà aoù, nous indique suffisamment
ORIENT CHRÉTIEN. 2
18 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN-
Ce livre était très répandu dans l'Église copte ; il n'était pas de monastère qui n'en possédât une ou plusieurs copies. ^C'est ce que prouve le grand nombre de manuscrits qui nous en sont parvenus. Je ne pense pas qu'il fasse défaut à aucune collection copte.
La Bibliothèque nationale, à elle seule, en possède au moins onze exemplaires (1).
Un de ces manuscrits est venu s'égarer sur les sommets du Liban; il a été retrouvé à Homs, l'année dernière, par le R. P. Louis Cheikho. Sans doute il avait été apporté là par quelqu'un de ces nombreux Égyptiens qui, fuyant les grandes chaleurs d'Egypte, viennent chaque année passer l'été sous les frais om- brages de Syrie. Nous allons en donner une rapide description.
Ce manuscrit compte 430 pages d'une assez belle écriture. Le texte copte est accompagné presque partout d'une traduction arabe; chaque page porte une seule colonne quand le copte est seul et deux colonnes inégales quand il est traduit. Les colon- nes sont séparées par deux lignes rouges ; le tout est compris entre un triple encadrement , deux lignes rouges et une ligne bleu clair. Les premières lettres de la page de droite sont tou- jours répétées hors des lignes au fond de la page de gauche. L'encre est noire pour le texte, rouge pour les majuscules, les secondes lignes des titres et les remarques en arabe. Le ma- nuscrit mesure 0'",22 sur O'^jlS et l'encadrement 0"\16 sur O"^,!!. Il est fait de papier ordinaire; les fautes y fourmillent; aussi ne peut-on lui donner guère plus de cent ans.
Le copiste n'a pas oublié de nous faire connaître son nom, il le répète même plusieurs fois à la fin des chapitres avec l'in- vocation : « Souvenez-vous, Seigneur, du copiste Marc, fils de Théodore, dans votre royaume éternel ».
Ce manuscrit fut offert en legs pieux (>— à'j) à l'Église Saint- Marc d'Alexandrie, le 5 du mois de Pachons 15.50 de l'ère copte (1834 de notre ère), comme l'indique un texte arabe écrit à la dernière page.
que les auteurs coptes avaient un texte grec sous les yeux, ou dans la mé- moire. Mais ce texte, croyons-nous, n'a été pour eux qu'un thème qui les a ins- pirés et leur a fourni les principales idées développées dans leurs poésies.
(1) Voir dans le Bessarione, année VI, sér. II, vol. I, fasc. 62, page 230, la liste des manuscrits liturgiques coptes de laBibl. nat. donnée par D. Paul Renaudin.
LES THÉOTOKIES. 19
Mais ce texte est d'une écriture différente de celle du manus- crit. Il est accompagné du sceau de Tévêque jacobite d'Alexan- drie Sérapamon et d'un autre cachet plus grand, qui est peut- être celui de l'église :
« Au nom du Dieu clément et miséricordieux ; gloire à Dieu au haut (des cieux) ».
C'est sans doute cet évêque qui a écrit ou au moins dicté le texte arabe dont nous avons parlé, car il lance l'excommuni- cation et les plus fortes malédictions contre quiconque empor- tera ce livre hors de l'église à laquelle il a été affecté.
Abordons maintenant l'analyse de l'ouvrage lui-même. C'est une espèce d'office de la Sainte Vierge; non pas un office comme le nôtre composé de psaumes, en majeure partie, mais un re- cueil de prières, d'hymnes, de doxologies qui ont pour Ijut de célébrer les grandeurs de Marie.
Cet office pouvait être récité pendant toute l'année, mais il était surtout fait pour le mois de Khiak (déceml)re) et devait servir de préparation à la grande fête de la Nativité qui termine ce mois.
Il est divisé en sept jours, de sorte que chaque jour de la se- maine a des leçons particulières et différentes de celles des au- tres jours, mais la seconde semaine est semblable à la première et ainsi de suite.
En outre, tous les jours ont une partie commune, c'est-à-dire les prières préparatoires à l'exercice lui-mèmv. Le Fa ter , ÏAoe, l'action de grâces (utvpeii^enTuo?). Le psaume Miserere, un invitatoire, une hymne sur la résurrection, un cantique (-^tot;) formé de versets pris à différents psaumes (1).
EXERCICE DE CHAQUE JOUR
L'office spécial de chaque jour (excepté celui du dimanche)
(1) Pour l'ordre des prières, nous suivons celui que donne notre manusci-it; il a au moins le mérite de correspondre à une réalité. 11 a sûrement servi à l'é- glise, comme le prouvent les nombreuses taches de cire qui en souillent toutes les pages, et nous sommes certains que les hymnes ont été récitées dans l'ordre qu'il indique. L'édition de Tuki a une disposition un peu différente, mais je ne pense pas que ce livre imprimé ait jamais été employé pour la récitation de l'office. Les coptes schismatiques ne s'en servent évidemment pas et les catho-
20 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
se compose de quatre parties ou quatre sortes de lectures qui ont toutes un nom différent.
La partie principale est l'hymne appelée théotokie (eeoTOKiA ^!-'j), elle est précédée d'une poésie intitulée -Iwai, psallie, et suivie de ce que j'appellerais la conclusion (.vioBiy ;j^) et d'une glose i-j^)-
Disons un mot de chacune de ces parties.
La psallie (-Iwai) de -Haamu « chanter, psalmodier », pré- cède toujours la théotokie ou le cantique (-ecoc). C'est comme un invitatoire particulier, dans lequel le lecteur ou chantre s'excite lui-même et excite les assistants à louer la Mère de Dieu. Elle contient, en général, comme l'argument de l'iiymne à laquelle elle sert de préparation. La psallie est relativement courte; dans notre manuscrit elle n'est jamais traduite en arabe, tandis que toutes autres parties sont accompagnées de leur tra- duction.
Comme exemple nous donnerons, à la fm, la psallie du mer- credi.
La théotokie (eeoTOKuv) est l'hymne proprement dite, com- posée dans un style plus ou moins poétique. Elle consiste en une série de comparaisons, tirées parfois de la nature, mais le plus souvent de l'Ancien Testament. On y rappelle les sym- boles, les emblèmes, les prophéties ayant quelque rapport avec la Sainte Vierge. On y exalte ses grandeurs incomparables, ses privilèges et spécialement ceux de sa virginité immaculée et de sa maternité divine. On y énumère ses titres glorieux et les bienfaits sans nombre qu'elle ne cesse de répandre sur les hommes.
Le style est vif, ardent, varié et trahit tous les accents d'un enthousiasme sincère; il sait d'un récit imagé passer au dis- cours direct, mêler les apostrophes à une vivante description, animer le sujet par de fréquentes exclamations.
Ce n'est pas certes une poésie soutenue et de haute envolée, mais il y a là certainement de vraies qualités littéraires.
La théotokie est généralement assez longue : celle du di-
liqufs qui ont continué à réciter les théotokies se sont certainement servis de manuscrits. Les indications ou rubriques, vagues et rares dans Tuki, sont beau- coup plus nombreuses et plus précises dans le manuscrit.
LES TIIÉOTOKIES. 21
manche compte 157 strophes de 4 vers chacune, les autres sont un peu moins longues. Elle est divisée en chapitres, com- posés chacun d'un nombre variable de strophes.
La troisième partie est ce qu'on appelle le MOB^y. Notre manuscrit lui donne toujours ce titre; dans l'édition de TuJvi, c'est le dernier chapitre de la théotokie. Le mot .vtoB^ sio-nifie proprement « toit d'une maison, couronnement d'un édifice ». C'est donc l'achèvement, la conclusion de la théotokie. Elle explique les symboles rappelés dans celle-ci, et en fait l'appli- cation à la Sainte Vierge. Elle se termine toujours par une prière.
La glose ~P= est uniquement en arabe. Ce n'est pas une sim- ple traduction de la théotokie, c'est un résumé, une récapitula- tion des idées principales énoncées dans les autres parties. Celles-ci sont récitées ou chantées en chœur, tandis que la .alose est une simple lecture faite au peuple par un seul. A l'origine cette partie ne devait pas exister, car elle ne se trouve pas dans l'édition de Tuki. Elle a été introduite dans la suite, lorsque l'arabe remplaçant le copte était devenu la langue populaire.
Les offices du samedi et du dimanche présentent quelques divergences. La théotokie du samedi, étant trop longue pour être récitée d'un seul trait, est divisée en trois parties dont chacune est précédée d'une psallie et accompagnée d'une glose. L'exercice comprend encore une hymne à Notre-Seigneur, avec psallie et glose.
L'exercice du dimanche suit une autre marche. La théotokie, très longue, se divise en onze hymnes. Les six premières, pré- cédées de trois psallies dont la seconde est en arabe, sont sui- vies chacune d'une explication (Bto.v^^r*^') en copte et en arabe et d'un passage de l'Évangile. Les cinq autres suivent la mar- che ordinaire des théotokies. Le tout se termine par une liymne sur la résurrection et une autre à Notre-Seigneur avec psallie, glose et longue explication en arabe.
L'édition de Tuki contient encore sept hymnes à la Sainte Vierge, appelées doxologies, spéciales au mois de khiak. Il est probable qu'on récitait chaque jour, à la fin de l'exercice, une de ces hymnes.
Outre les sept théotokies et leurs divers accessoires, l'office de la Sainte Vierge comprend quatre cantiques (?toc), qui en
22 rf:vue de l'orient chrétien.
font partie intégrante. Chacun de ces cantiques est traité comme une théotokie ordinaire, c'est-à-dire qu'il est précédé d'une psallie et suivi du acob^j et de la lilose ~-^.
Le premier est le cantique de Moïse, Ex. xv. Il se trouve avant la théotokie du lundi.
Le deuxième est le psaume 135; il est placé avant la théotokie du mercredi. Le troisième, cantique des Trois Enfants, est placé après la théotokie du jeudi. Enfin le quatrième, formé des psau- mes 148, 149 et 150, vient immédiatement après le troisième.
Tel est, dans ses grandes lignes, l'office consacré par l'Église copte à honorer la Reine des Cieux. Durant tout le mois de khiak, le souvenir de Marie était rappelé encore d'une manière spéciale à la messe solennelle du dimanche. On y chantait des traits ou répons qui se rapportent aux mystères de l'Annoncia- tion et de la Nativité. La messe se terminait toujours par une longue hymne à la Sainte Vierge, où elle est saluée sous tous les titres que peut inventer une piété ingénue.
Après ces explications, on comprendra sans peine le titre arabe de notre manuscrit. Nous le donnons ici en entier dans l'espoir qu'il pourra aider à en traduire d'autres semblables.
« Au nom de Dieu clément, miséricordieux; nous implorons son secours, amen. Nous commençons avec le secours de Dieu très haut et la bonté de son assistance à transcrire la psalmo- die (titre général de l'ouvrage) comprenant les sept (théotokies) et les quatre (cantiques), les gloses et les psaUies et tout ce dont on a besoin pendant le mois béni de khiak. »
Outre l'office de la Sainte Vierge, le recueil des théotokies contient un certain nombre d'hymnes et de doxologies en ITion- neur des saints, depuis saint Josepli, saint Jean-Baptiste et les Apôtres jusqu'à saint Cyrille et saint Pachôme.
Les anges n'y sont pas oubliés et une place d'honneur est donnée aux trois archanges Gabriel, Raphaël et Michel, à Michel surtout, si célèbre dans la littérature copte.
LES DEUX AIRS
Nous ne pouvons terminer ce rapide aperçu sans dire un mot des deux termes hxog batog, hxoc aaau, si souvent répétés dans les théotokies.
LES THÉOTOKIES. 23
Comme l'indique le mot nxoc. ^t=^' « chant, air », ce sont là deux modes différents de psalmodie, deux airs sur les- quels on chantait les hymnes. Ces deux termes ont été pris dans ce sens parce qu'ils commencent chacun une théotokie : AAAii « Adam » est le premier mot de la théotokie du lundi, et liAToc « le buisson », le premier de celle du jeudi. Ils n'ont aucun rapport ni avec le rythme, ni avec la structure des vers, car ils s'appliquent aussi aux cantiques et aux psaumes, les- quels évidemment, cités mot à mot, ne sont pas mis en vers, si Ton peut appeler Aers ces lignes de longueur à peu prcs égale, qui riment parfois, mais pas toujours.
La psalmodie copte n'est pas limitée à ces deux airs. Vanslel». dans « Lliistoire de V Église d\4.lexandrie; y>- 58, en indique huit.
La récitation des théotokies en demande au moins trois : les deux que nous venons de nommer et un troisième propre au lobsc/t.
Durant un long séjour en Egypte, nous avons eu l'occasion d'assister à l'exécution de cette psalmodie. Il faut lui rendre cette justice, que si elle est monotone, elle a du moins le mérite d'être bien rythmée et bien cadencée.
II
Il serait intéressant de savoir à quelle époque précise remonte l'institution de l'office de la sainte Vierge dans TÉglise copte. Malheureusement, nous n'avons sur cette question aucun docu- ment positif.
Il faut nous contenter des données que nous fournit le livre lui-même. Et d'abord il est évident que toutes ces hymnes ne sont ni du même auteur ni de la même époque. Le recueil con- tient des doxologies aux saints : or, les derniers saints men- tionnés sont saint Cyrille (f 444), saint Macaire (f 390), saint Pacôme et son successeur saint Théodore. Ces doxologies peu- vent donc être au plus tôt du v® siècle. Il est probable qu'elles sont postérieures à cette époque.
D'autre part, la composition de ces hymnes a dû suivre et non précéder la pieuse institution des exercices du mois de
24 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
khiak. Car, à cette époque, on n'écrivait pas pour écrire, mais bien pour répondre à un besoin pressant, ou tout au moins réa- liser un Ijut utile. Les fidèles avaient la coutume de se préparer à la naissance du Sauveur non seulement par un jeûne rigou- reux, mais aussi par la récitation en commun de prières appro- priées au temps. Leur piété simple et cordiale se portait avant tout vers la Mère de Dieu; l'adage : Per Mariam ad Jesum, a toujours été vrai dans l'Église.
C'est sans doute pour satisfaire aux exigences de cette dévo- tion que furent composées ces prières et ces hymnes, que rem- plit la louange de Marie.
Ce devait être un beau spectacle que celui des grandes assemblées de fièles réunis aux pieds des autels et chantant à l'envi les gloires de l'Emmanuel et de sa Mère Immaculée. Mais ces beaux jours furent bientôt assombris par les querelles et les dissensions religieuses d'abord, puis par l'invasion musulmane.
Les désastres qui pesèrent sur le rite entier n'épargnèrent pas non plus l'office de la Sainte Vierge. Les Coptes Jacobites récitent cependant encore les théotokies pendant le mois de khiak. Pour s'éviter sans doute la peine d'aller chaque soir à l'égHse, ils psalmodient l'office tout entier le samedi soir et ils ne craignent pas d'y consacrer toute la nuit.
Parmi les Coptes catholiques, cet usage s'est aussi conservé, mais en partie seulement. Ceux-ci, en effet, réduits à un petit nombre, dispersés dans diverses localités, sont restés long- temps sans églises et sans prêtres, et il leur a bien fallu renoncer à quelques-unes de leurs anciennes pratiques.
Cependant, dans quelques villages de la Haute-Ég3^pte, la coutume existe encore de chanter les théotokies au moins tous les samedis de khiak. Dans d'autres endroits, on ne les chante que la nuit de Noël, avant la Messe solennelle.
Enfin la liturgie de tout le rite conserve dans la Messe du dimanclie quelques strophes tirées des théotokies, comme ces vers :
X^pt: ii(i UivpiA 'fo'poiiiii eeii6G(0(; • eneTACuici luvu ii<t)+ ni.voroc
Je vous salue, Marie, belle colombe, vous, qui nous avez enfanté Dieu le Vei-be.
LES THÉOTOKIES. 25
ueo ne i~,"Jov|)ii iiiiovb iiKAOdpoc
t:r(|AI licV lli:^(:B(: il\'pCOII t;T(;U AptUOVT
Vous (Hos IVncensoir d'or pur, Qui contient le charbon du feu béni.
Voilà ce qui reste d'une pratique qui fut une des gloires de l'Église d'Alexandrie.
Nous allons en donner quelques extraits, pour que le lecteur puisse juger par lui-même du genre et de la valeur de ces hymnes.
III PSALLIE DU MERCREDI, POUR LE MOIS DE KHIAK
Tuki, |). -283.
Aiepee.vnic epoK iiAiiovf J'^' ^^P^'^ '^'i ^o"^' "^«n Dieu :
\lO IIHI eBOA CO riAcrc inc pardonnez-moi. Seigneur Jésus,
2IT6II IlinpeCBIA ll + UAC- par les prières de la More de Dieu,
[iiovf
LIApiA +crpoiini CîBlieccoc. Marie, la belle colombe.
BOIIIIIBBII fïT2i:V(3ll niKA^I Tous les habitants de la terre
evf-tOOV llf-KABApoc rendent gloire à la Vierge pure,
Xli IIITATLIA TMpov llTtî et tous les chœurs des cieux
lIII(1)II()VI
Cf;^:tO llliecUAKApiGUOO proclament ses bénédictions.
ru PAp IIOO(; ne +UAC- Car elle est la Mère de Dieu [iiovf
IIHII +11 VA H II TU IlIllAII^MAI la porte de l'orient.
iKiLl -f-CKiniH UUA'ecilovf le second tabernacle,
eilAV uriXU AACDIIAI. la Mère du Christ Adonaï.
AA'/IA AqTAUOIl lIllAipH'f' David nous l'a annoncé : 2S.G AVCA3^I n?All TAIO UOBH'f" on a proclamé tes louanges, CO -fBAKI llTH <t)lJOvf- ô cité de Dieu,
26 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
BHGT A ri\'0 >^JAI IIAll HBOA- du sein de laquelle le Christ a brillé [lll3H'f~. [pour nous.
eeBe IIApiA 'fTIApBf-llOO C'est grâce à la Vierge Mtarie
AV^A^yill (5 III ovpAlloc; que sont parvenus au ciel
AAAU IIGLI lieillO+ IJApxeoc Adam et nos anciens Pères,
lieu llllipochHTHO linil 1< s prophètes et Tes justes. [lllAlKeOC
^A^yq irrAi'liA eT|36ll tc|)H Les sept légions célestes
fjvf (OOV lie lO 'f OVpK) vous glorifient, ô Reine,
3Ce A (|)l(t)T ^:o'i\"JT (;liO.\j)eil car le Père a considéré du haut du ciel
[t(|)(;
uneqxeu (|)HeToiii iiiio. '-"^ "'-'^ t™"^'*' P^i-sonne qui vous lut
[semblable;
Hnne AAlietoe Apetruil Oui, vous êtes vraiment élevée
e^OTe II A lll(|)HOVl ii(;U au-dessus des habitants des cieux, au- [lllAp\H [dessus des puissances,
Xfi lliovptoov TMpov lire et totis les rois de la terre
[lIKAei
ceuo'^SI 'xjll lieovtDIIII. marchent à votre lumière.
BAI Te i'O'Mni erA(;itO()'i' Elle est la nu(e légère
BneTA(;(|AI llliBVpo irre qui a porté le Roi de gloire;
[iKOB'i"
Xfi A c|)l(BT eprexillTIK; (îpo ^'°"^ ^^^^ l'œuvre des mains du Père,
A II I II 1 1 tvr II A tîBBVA r> I uxa) . ^^ ^"'" ^'0"s «'est l'eposé le Saint-Espi'it.
IHC n^'JUpi llc|)HeT(rO(;i Jésus, le fils du Très-Haut,
Aqiieiipe TeilApBeillA a aimé votre virginité,
BVB2 0'/^:ou irre (j^ner- et la vertu du Très-Haut
[CFBCI
6BllAepJ3HIBI epo LIApiA. vous a couverte de son ombre.
Ke l'Ap ilBB(| Uc|)H6T- Vers VOUS son ambassadeur [Tell^BT
LES THÉOTOKIES. 27
Aqovtopn epo GBO.vbeii a été délégué du ciel ;
[T(t)e
:VG xepe GHeeuee iieiiOT salut, pleine de grâce!
et) 'f'KAOApoc iKrc iie3Uf3. 0 Vierge pure, le Seigneur est avec
[vous.
AOIIIOII IIB(>(| H6U6 pi^ii^ lui-même a conversé avec vous.
[a(|OA.\I
jjeil OVCLIM UT(3 ll«e.\H.\ avec la voix de l'allégresse :
ye 2Hnn6 eTepfipBtOKI voici que vous concevrez
()'»"0? 6p6LllGl iKîiiiiA- et ([ue VOUS enfanterez l'Emmanuel.
[lIOVH.V.
1 1 A p I A f ,"J 6 .V M ■!• I II I H I jiarie est l'épouse véritable,
ilApiA llOtof IlliniireniOC Marie est le salut de notre race,
LIApiA -flIOVKI lllllti Marie est la véritable échelle
Oli(3'r A IAKtOli lIA'i' (3poo. que jadis contempla Jacob.
llOO ne nillApAAICOC Vous êtes le Paradis doué
IIAOI'IKOII HT(3 ii\pi(rroc d'intelligence où habita le Christ,
ll(3U eilO'.MII IIIIIAIKHUO VOUS êtes la racine des Justes,
OLIAV U(|)-f- m.VOroG. la Mère de Dieu le Verbe.
fi^tVipHTCOC III opeo- Les chrétiens à la foi droite surtout
[aosoc
nvftOO'/im )3t3ll ^AM^VIlllOC vous rendent gloire dans leurs hym-
[nes :
X6 \ept3 IIIOpoilOC II IIX<' salut, trône du Christ
neiJIlHB lictOTHp IIIIIKOO- Notre-Seigneur, le Sauveur du monde!
[uoo.
OV^'JAI unApoeilIKOll C'est la fête de la virginité,
H(3U OVetOB lIlluevilATIKOll l'œuvre de l'Esprit-Saint,
OViycJ)Hpi LiriApAAOgOII une merveille qui dépasse la nature,
KATA lllCUH Liripoct)HTIKOII annoncée par la voix des pi'ophètes
ne ni^ClllUlCl BTCUA- que l'enfantement béni
[pCOOVT
28 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
eBOAlieil lIApiA -fiiiVpGeilOC de la Vierge Marie, f'AAO'i" IIOAlie OH6Teil2()VT la fille sage et fidèle, 'h^'JO'i'pn IIIIOVB IIKAOcVpoo. rcncensoir d'or pur.
pA^I tu 'f">yeAH'r uum Réjouissez-vous, ô épouse véritable,
to i'IlOAlO IIIIHI OICOII ô vraie ville de Sion,
LIApiA "fovpco UU Ml Marie, la Reine véritable,
eilAV UIIIOVpo IIIJI6U)IJ . la Mère du Roi des siècles.
L'hymne a encore sept strophes, où se répètent les mêmes idées sous des formes à peu près semblables.
EXTRAIT DE LA THEOTOKIE DU SAMEDI
Tuki, p. 137.
X'epe OH CiOLie? II^UOT Salut, ô pleine de grâce,
'hllApeeilOO lIArotOAOB Vierge sans tache,
'fcKMIIII IIATLIOIIK ll::\:i>: tal)ernacle que ne fit pas une main
[humaine,
niA20 HT(i -f-ueeUHI. trésor de la justice!
Xe\y^i t(rpouiii eeuectoc salut, belle colombe
BH eTACei^eilllOVqi iiaii qui nous a annoncé
iifeipHiiH iiTe (J)f la paix de Dieu,
OH 6TAC:^(_oni ^yA IliptULII. pai venue jusqu'aux hommes!
\6pe eUAV U(|)H eTAqep- Salut, Mère de Celui qui s'est fait homme ■ [pcoui
1)611 neqovtox^ un m ijuoq par sa propre volonté,
II6U n+LUvf uneqia)T avec le bon plaisir de son Père
II6U niniJA eov. et du Saint-Esprit !
\epe IIIGTAUIIOC IIIIOVB Salut, vase d'or
ep6 niUAIIIIA 2Hn IlilHTq dans lequel était cachée la manne.
M6U ni^yBCOT ll.'ye une}V- verge de bois de pin
[kiiicoii
GTA UtOTCHC LlA^-f uneTpA avec laquelle Moïse frappa la pierre. [lijiHTq.
LES THÉOTOKIES. 29
X'epH KexapiTOUeUH Salut, pleine de grâce,
to +TpAneï.A UllllATIKH ô table mystique
ecf LllltUllb IIOVOII IIIB6II qui donne la vie à quiconque
eeilAOVtOLI 6BO.\ llj)HTC. mange de ce quelle porte!
Xepfi m KVniAAIOU IIA<J)- Salut, calice incorruptible [eApTOII
UTe -fueeiiovf de la divinit<',
eTep{|)AJ)pi IIOVOII IIIB6II qui donne la guérison à quiconque
eoilACtO OBO.V llj)trr(|. boit de son contenu !
6IHAep2HTO J3(3II O'.Mri^- CVstavecun vif désir que je connnence [^toov
HTAKIU LirioprAIIOII LillA- à mouvoir l'organe de ma langue
[\A.V.
lITA^LtO LiriTAlO HTG TAI pour chanter l'honneur de cetto Vierge
[nApotîiioc
lieu iiecerrtouioii tivcoii- et célébrer ses louanges,
XG HBOC iwp ik; II(;M- Car elle est notre gloire, [^OV,"JO'."
IIKII TeiieeMlIC lieu neil- notre espoir et notre force,
[TA3:po
|)(3II TllApovciA lineilllOV+ dans l'avènement de notre Dieu,
liniKroïc IMC iiVd. Notre-Seigneur Jésus-Christ.
TeilO-iCI ULiO beil OV C'est à juste titre que nous t'exaltons [eu 11 ^j A
lieu e.MGABeT Te CTrreiiHC avec ta parente Elisabeth :
XH TCUAptOOVT IIOO |)eil tu es bénie entre toutes les femmes
[iiieioui
(jeuAptoovT 113:6 UOVTA2 et béni est le fruit de tes entrailles. [iiTe reiie^ki.
Teilf- lie unixepencuoc Nous t'offrons la salutation
UGU TABpill.v iilArre.VOC avec l'ange Gabriel:
Xe xepe KeXApiTOIieilH Salut, pleine de grâce,
O KVpiOC ueTA COV. Le Seigneur est avec toi !
30 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
•r(;llT20 tvpilieiiuevi Nous t'en lirions, souvipus-loi de nous;-
co fiipOGTATHC GTeiieOT ô fidèle protectrice,
llcvepeil neilOC IHC nxt; devant Notre-Seigneur Jésus-Christ,
MTeqx*^ iJeilllOBI lltVU tSIiOA. afin qu'il nous pardonne nos péchés!
PREMIÈRE DOXOLOGIE DU MOIS DE KHIAK
Tiiki, p. 2lia.
fi|)H noOACeA ll + MApoo- L'honneur de la Vierge [hoc
UApiA T^epi Linovpo AcVVIA Marie, fille de David,
CAOVIIIAU II IHC ll\(; est d'être à la droite de Jésus-Christ,
il^lipi LkI)^ niLIOlipir. 1(> Fils bien-aimc de Dieu.
KATA iKîAA'i llliovpo Selon la parole du chantre
ine'rilOAOC 1)611 ni 'I'AMJOC royal, dans le psaume :
Xlî AVAYll epATC II^CH -fovpco La Rcine s'est tenue debout
(iAOVIIIALI lIllIopoilOG. à la droite du trône.
Teo'OGi e iii\(;povr>iii
Tu os exaltée au-dessus des chérubins,
to OUAV U (\)f cj)A ||IAUAV!I ù Mère du Dieu tout-puissant, ■|'<rrAIHOVT G lliGBpA(blU ^"^'^ honneur surpasse celui des séra-
[phins, j)GII Tc|)G IIGLI 2I>:gii niKA2l- au ciel et sur la terre.
tOOVIIIA-f lieo UApiA Tu es heureuse, ô Marie,
XG ApG,\(J)0 IMIIAAHOIIIOG
car tu as enfanté le Dieu vrai,
(JGTOB li:^G M'GGnApeGIIIA sans briser le sceau de ta virginité,
ApGoei GpOl unApOGIIOG. tu es toujours restée Vierge.
KATA <|)pH't eTAq3:OG Selon ce qu'avait annoncé
ii^:g HGAIAG 1)GII OVCUII la joyeuse prédiction d'Isaïe :
[lieGAHA
XG IG AAOV U HApeGIIOG une jeune vierge
GGGLllGl llAll IJGUUAIIOVHA. nous enfantera l'Enimanuel.
TGIJCFICI ULIO UIJHIII Nous t'exaltons chaque jour,
[liuhiji
LES THÉOTOKIES. 31
lieu TABpiHA IIIAri'eAOO Avec l'ange Gabriel :
A:e \fîp(; Ke\ApiTOUeilH Salut, pleine lie grâce,
() KVpiO(i lieTA COV Le Seigneur est avec toi !
AIKtîOO KAI AgIOC Oui, en toute justice,
KAI IIII^A IIIIIACIIACUOC tu mérites nos hommages.
«) PAIipiUA niArr(:AOC ù ange Gabriel.
ni t|Al^eillH)'/(|l IIACtOilA- porteur incorporel de la bonne nouvelle.
[toc.
«h'h At|()'."()pnK HiiAiecoii l'ieu t'a t'ait son ambassadeur, ■
llllO'/f^ lllier^ion Dieu t'a choisi
beil 2iyj(3llllOV(|l II mi ]iour porter la bonne nouvelle
[eeo'i'Aii
UApiALI XH COVAB. à Marie, la vierge sainte (^ puri\
t;TA(|;y(; 6J)OVII epoc Quand il fut entré vers elle,
A t| ( ; p \ e p fi r I Ï.1 1 1 II II o (j i 1 la sal u a,
J3eil npA^I HTfi IIAIKOCIIOC pour la joie de ce monde :
3^e fiUUAIIOVH.V >yoil llfiUfi L'Emmanuel est avec toi. toute i)ure. [tO i'KAOApOfi.
\epe llfi CO tiiApOfilloc Salut à toi. ô Vierge,
"hovpto Lllllll llAAHeilIH Ô Reine véritable,
X'fipe ll^JOV^OV Llllfill- salut, gloire de notre race, [reiioc
ApeA:(|)OIIAII II fiUUAIIOVH.V. 'oi "1"' '""tantas pour nous l'Emma-
[nuel!
Alexis Mallon, S. J.
UN POETE ROYAL
A Ll COUR DES OMIÀDES DE DAMAS
[Suite) (1)
IX
Comme nous l'avons montre ailleurs {Chantre des Omiades, 29 sqq.), Ahtal était Jacobite. Notre démonstration a sans doute manqué de clarté, puisque dans un compte rendu, d'ailleurs très élogieux, consacré à notre travail, M. Carra de Vaux a pu écrire : « L'auteur discute sans pouvoir la résoudre la question de savoir si Ahtal était lui-même Jacobite ou Nestorien (2). » Le monophysitisme de notre poète ne peut plus, croyons-n< ais, faire l'objet d'un doute. Si la population de Hîra, patrie pré- sumée de Ahtal (3), était en majorité nestorienne, cette ville possédait double évèché : nestorien et jacobite (4). Les Jacobites vont jusqu'à réclamer pour eux les Lahmides, souverains de Hîra, à tort assurément. Il suffit de parcourir Le Livre de la Chasteté (5) ; le nestorianisme des Lahmides y éclate presque à chaque page (6). Dom Parisotafflrme {Jour. Asiat., 1898^ 274) qu'une partie des Tagiibites étaient nestoriens, mais sans fuur-
(1) Voy. vol. VIII, 1903, p. 325.
(2) BuUclin crilique, 15 mai 1896, 269.
(3) Comparez notre troisième avant-dernière note.
(4) W Duchesne, Églises séparées, 349, 352.
(5), Texte syriaque, publié et ti-atluit par l'abbé J.-B. Chabot. (6) Par ex. : n<" 17, 19, 46, 47, 74-76.
UN POETE ROYAL A LA COUR DES OML\DES DE DAMAS. ôo
nir aucune référence. Cette hypothèse paraîtra d'ailleurs peu vraisemblable à qui connaît la cohésion des tribus arabes en ces ciuestioiis. Ardent Tauiibite, Ahtal a dû appartenir à la confession suivie par sa tribu et cette confession était bien la jacobite. En voici une preuve nouvelle. La liste des évèques jacobites, publiée d'après la Chronique de Michel le Syrien par l'abbé Chabot {ROC, 1899, p. 450), mentionne vers la fni duviii" siècle, « David évèque pour les Tai}libites de Gozarte et de Mossoul, dans le village de Daqla, siège [épiscopal] des Tai4'libites », et plus Inin « Othnian, évèque pour le peuple des Taglibites qui est à Gozarte ». Cette dernière localité est sans doute « Cazîrat ibn 'Omar », bâtie par un chef taglibite sur le Tigre (1).
Jacobite, parce que Taglibite, il ne s'ensuit pas que Ahtal ait été un sectaire. Si les allusions chrétiennes sont rares dans ses poésies (2), encore moins y peut-on relever la trace des idées et des passions jacobites. Nous le regrettons presque au point de Aue de l'histoire religieuse de la Syrie, à une époque où les coreligionnaires de Ahtal polémiquaient avec tant de vigueur contre les Maronites (3) et les « Chalcédoniens » ouJ\I<dkites. Mais Comme l'a observé Noldeke à propos des phylarques gassanides, si ardents monophysites, notre poète ne devait <■<■ pas compren- dre grand'chose aux subtilités (4) » doctrinales, divisant alors les chrétiens d'Orient. A Damas nous le voyons fréquenter assi- dûment la maison du père de saint Jean Damascène, un Mel- kite convaincu ; et à la c^tur du calife, Ahtal s'intéresse cordia- lement au bien général de la chrétienté.
Brockelmann, dans son ///si(o/rtu/6' la lUtèratiire arabe (p. 29), observe avec raison que « le solitaire chrétien, le Râhib, est dans la poésie une figure populaire », sur laquelle les chan- tres de l'ancienne Arabie reviennent volontiers. C'étaient sur- tout les formes extraordinaires du monachisme oriental qui
(1) Et non sur l'Ruphratp, comme porte notre texte du Chantre, 19o.
(2) Les allusions musulmanes sont à peine plus tVéquentes chez les poètes islamites de la première période omiade. Un des contemporains de Ahtal, le poète Qais ar-Roqaijàt, se déclare « prêt à partager a\'ec son amie Fislàm ou le po- lythéisme » (55, 7; éd. Rhodokanaki).
{3) Cfr. Machriq, 1903, 130, 107, notre article : L'expansion de la nation maro- nite; et Topographie de la vie de S. Maron, Ibid.. idO. (1) Die Ghassanischen Flirsten, 21.
ORIENT CHllÉTMîM. 3
34 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
paraissent les avoir frappés. Ainsi les moines pasteurs ou pais- sants, ^iaxoi, menant une vie errante, sans domicile (1), les « sâ'il.i » (2), comme les appelaient les Arabes, sorte d'ascètes gyrovagues, vivant des fruits de la campagne ou de la cha- rité publique (3), et dont les institutions de derviches forme- ront plus tard la contrefaçon musulmane. C'est le genre de vie que voulut embrasser un roi de IJîra, dégoûté des vanités du monde (4). L'écrivain monophysite Georges, qui fut peut-être le propre évêque de Ahtal (5), nous en a laissé un tableau sai- sissant (G), fait d'après nature.
Plus tard, sous l'influence de .tendances hostiles au mona- chisme chrétien, qui se manifestèrent promptement dans Tis- lam (7), le terme « sâ'ih » perdit sa signification primitive pour ne plus désignerqu'un mystique ou simplement un jeûneur.
Mais c'est surtout le genre de vie des stylites qui impres- sionna les anciens Arabes. Ceux des déserts de Syrie et de la Mésopotamie apprirent de bonne heure à le connaître au pied de la colonne de saint Siincon Stylite où nous les voyons ras- semblés (8). Le nom de (laljal Sim'ân, donné à la chaîne limi- tant au Nord-Ouest le bassin fermé dont la ville d'Alep mar- que le centre, conserve jusqu'à n«>s jours le souvenir du célèbre pénitent. Pour ce qui est de ses imitateurs, nous renvoyons au travail de Goldziher sur le-s stylites dans la littérature arabe (0). La vieille poésie célèbi-e la lampe du stylite, qui comme un phare guide de nuit la marche de la caravane.
Les stylites, nous le savons, étaient nombreux dans Tan-
(1) Diclionnaire de Ihéologie catholique, I, 11 11. (Vacant).
(2) Littoral, errant. La nouvelle langue ou l'afabo uioilcrne a|)pliqu(' encoi'c ce tenue aux explorateurs et aux touristes.
(.3) Voir dans Boljài'i, Manàqib al-ansài', une parole attribuée à Aboù li ikr, u" 45. ' (1) Cfr. Rothstein, op. cit.
(5) Contrairement aut Tanoùhites et aux Tou'ites, les Taglib ne sont nulle part dési"'nës au nombre de ses ouailles. Il nous semble prouvé cju'à cette époque un unique diocèse monophysite englobait tous les Arabes chrétiens de Méso])o- tamie. CIr. Duchesne, op.- cit., 349, 3Li-i.
(6) Ryssel, Georç/ dir Araberbiscliof, Vj, i;j!,).
(7) Ct'r. Moham. Stud., II, 393.
(8) Sur ce tait et sur les stylites en général, voir le travail que leur a consacré le Bollandiste H. Delehaye, Les Stylites ;Nd\d(ike, Orienlalische Skiizen, 233, 235; Duchesne, op. cit., 312.
(9) ZD-VG, LV, oOl. ^iWdi'ke, (iescliir/ite di's ()o/rt//.s, 107 n. 3.
UN POETE ROYAL A LA COUR DES OAHADES DE DAMAS. Ô5
cienne province d'Arabie et dans les districts mésopota- miens (1), voisins de la péninsule arabique. Nous pouvons attester leur présence dans le IJauràn (2), grâce aux signatures de la. Profession de foi des abbés dWrabie, publiée dans les actes du onzième congrès des Orientalistes (3).
M^'' Lamy propose, il est vrai, de lire au lieu de 'amoùda, co- lonne, 'oùmra, couvent (4); mais cette correction aboutirait à rinvraiseniblable tautologie : couvent du couvent, et suppose- rait chez l'autour ou cliez le copiste de ce vénérable document syriaque uno trop constante distraction. On retrouvait des sty- lites jusque dans le Yérnen, en pleine Arabie (5).
Les œuvres de Georges, évèque (6) des Arabes jacobites de Mésopotamie, et probablement aussi des Taglibites, attestent l'état florissant du stylitisme à son époque (7). Ils forment une catégorie spéciale de moines et sont mentionnés à côté des ar- chimandrites. Plusieurs des réponses de ce docteur monophy- site sont adressées à des slyliles. Georges nous apprend, ce que nous savions d'ailleurs, que ces ascètes ne résidaient pas toujours sur leur colonne et venaient parfois se mêler au clergé et aux fidèles pour assister aux cérémonies du culte.
Ahtal les a connus. Car c'est bien eux qu'il a en vue lorsque dans son Divan (8) il jure « par le Dieu des solitaires (9), mar- chant au sommet (10) de leur colonne, sauma'a ». Aquels autres
(1) Parmi les 140 notices, consacrées par le Livre de la Chaslelé aux moines célèbres de la iMésopotamic nestoricnne, il est fort surprenant de ne pas voir mentionné un seul stylite.
(i) ZDMG, 1875, 428, 429, 130.
(3) 4° section, 130, 133.
(4) Voir la remarque de Baki'î, Dicl. .ye'oyr., 3lJ',J, Vigne 12: et Yàqoùt, II. 701, Ki; le terme syriaque a passé en arabe, Ibid., 11, 701, 18, et surtout Marâskl al- i!!,ilà\ 1, 421, où la synonymie de dair et "omr est indiqui-e.
"(5) Cfr. ZDMG, LV, 30-^.
(6) Un contemporain de Ahtal.
(7) Cfr. V. Ryssel, Georr/ der Araberbischof, 5, 00, lOS, 122, 1 l-'j, et Wellhausen, Reste Arabischen Ileldenlums, 2" éd., 232.
(8) 71, Ij.
(9) « habis », littéral, enfermé, retenu ; enfin solitaire.
(10) La colonne des stylites se terminait par une plate-forme, pai'fois assez large. Cfr. le travail du P. Delehaye. Au lieu de yamsi (marche), le manuscrit de Bagdad offre ici la variante beaucoup moins expressive yomsi (se trouve), adoptiie par le scoliaste, lequel ne paraît pas avoir pensé au stylitisme, di'finitivement éteint à son époque Cfr. ZDMG, LV, 504, note 4.
3G REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
en effet appliquer des expressions aussi caractéristiques? Nous nous étonnons que nous ayons pu nous y méprendre jadis (1), ou que personne parmi les orientalistes n'ait relevé notre erreur. Car c'en était une quand, à la suite de certains lexico- graphes postérieurs (2), nous avons rendu « sauma'a » par ermitage, sens que lui assignent le plus souvent les diction- naires actuels. Ce n'est là ni l'unique ni surtout la primitive signification du terme (3), lequel se dit originairement d'une construction élevée, se tei'minant en forme de tour ou de pyra- mide (4). C'est ainsi que les minarets des mosquées -sont égale- ment appelées sauina'a, et l'ancien tombeau romain de Homs, à furme pyramidale, porte encore ce dernier nom. C'était bien aussi une demeure de stylite que la sauma'a, bâtie par le moine 'Abdoîin devant la porte du couvent de Saint-Jean , près de Takrît, et signalée par Yâqoût (5).
La signification d'ermitage s'est développée beaucoup plus tard (6), quand on avait perdu le souvenir de la vie des stylites et peut-être aussi sous l'influence de cette hostilité contre le célibat et l'ascétisme monastiques, hostilité concrétisée dans cet aphorisme très musulman : « les ermitages {lydes fidèles, ce sont leurs demeures (8) >->.
En y regardant de près, on pourrait relever bien d'autres vestiges chrétiens dans les poésies de Abt;il- Ré'pondant à 'Abdalmalik, qui l'appelait à l'islam, il proclame qu'il conti-
(1) Chanlre, IG.
ci) Faut-il rappeler rinsuflisanco de nos dictionnaires arabes actuels?
(3) On peut, croyons-nous, retrouvei' des traces du ])assage de la signification de colonne de stylite à celle d'ermitage dans la Geschkhle von Sul und Scliumul, publiée parle D'' C. F. Seybold, surtout pp. 2, ligne 5; 3, 4, 14; 10, 7, <S; 7(), \i, etc., où l'on rencontre les expressions si significatives : « au haut de sa saum'a »; « il descendit du sommet de la sauma'a », etc.
(4) Cfr. S. Fraonkel, Aramœis. Fremdioorter im Arabischen, 269.
(5) II, 701, 1. G. Taki'it bornait au Sud-Est le territoire des Taglibites mésopota- miens.
(6) Cependant dans les recommandations faites ])ar le calife Alioù Bakr aux troupes i)artant pour la Syi'ie, au sujet des <■ hommes, qui se sont isoh'-s dans des sawâmi' », le sens tVermUage semble plutôt indiqué. Cfr. Tal)arî, I, IHÎJO, et de Goeje, Mémoire sur la conquête de la Syrie, 22, 23. Page 42 de ce mémoii-e il s'agit non de Taglibites, mais de QodàMtes, comme l'indique clairement le con- texte de Bilàdori et aussi Yàqoùt (s. v. Qosam).
(7) Sawàmi'; on pourrait donc aussi traduire colonnes.
(8) Ad-dahabi, Mhân al-i'iidâl, II, 387.
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OMIADES DE DAMAS. 37
iiuera à se prosterner au lever do l'aurore (1), allusion directe, selon nous, au sacrifice de la messe (2).
Pour en comprendre toute la signification, il faut se rappeler que Mahomet avait défendu aux siens de prier au lever du soleil, « le démon ayant établi son trône entre les cornes de cet astre ». D'aprè>< G. Palgrave, « ce fut en haine du christianisme que le Prophète prit cette mesure. Il se souciait en réalité fort peu des cornes de Satan; mais cette partie du jour était consa- crée chez les chrétiens orientaux à la messe (3) ». Cette expli- cation n'offre rien d'invraisemblable. Mais une autre se pré- sente également : p<'ut-étrt' Mahomet a-t-il voulu simplement éviter l'apparence d'adorer le soleil, pratique jusque-là fort répandue en Arabie (4). Quoi qu'il en soit, le poète de Taglib ne pouvait plus clairement affirmer sa résolution de demeurer chrétien.
X
Nous pouvons nous rejeter sur une autre classe d'allusions chrétiennes, dont fourmillent les poèmes de Ahtal : nous voulons parler de l'éloge du vin. Comme cette proposition ne peut man- quer de paraître étrange, pour ne pas dire malsonnante, nous demandons à nous expliquer. Le vin a été un véritable agent de propagande chrétienne au sein de l'ancienne Arabie (5).
(1) Divan, 154, 4. — « Ce vers est intéressant, parce qu'il montre que la vieille coutume des chrétiens primitifs, de s'assembler en se tournant vers le soleil levant, s'était encore conservée au vni° siècle chez les Arabes de la tribu de Taghlib » (Clément Huart, Littér. arabe, 48). 11 eût été plus exact de dire « vers l'Orient - et d'observer que l'orientation des églises chrétiennes n'a pas d'autre origine. Dans sa notice de Ahtal (47-18) M. Huart a omis de mentionner la remar- quable édition du P. Salhani; oubli sui'prenant, même dans un ouvrage s'adres- sant au grand public.
(2) Cfr. Chanlre, 10. — On ne rencontre rien de pareil dans le L>ivan de Qotâmi. Ce silence fournit au moins une preuve indirecte à l'assertion que ce Taglibite a Ihii par embrasser l'islam. De là sans doute ses invectives contre Ahtal, auxquelles ce dernier ne parait pas avoir répondu. Voir l'Introduction au Divan de Qotàmî par J. Barth.
(3) Une Année dans U Arabie centrale, II, oG, trad. iVançaise.
(4) Goldziher, Abliandlunfjen, I, 113, où les textes sont discutées. Voir aussi Revue archcolog., 1903, p. 133.
, (5) Cfr. Clément Iluart, Littérature arabe, Paris, 1902, p. 6 et 29.
38 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
Beaucoup de cabarets (1) étaient tenus par des chrétiens.
C'était spécialement le cas des éclioppes, établies à côté des couvents chrétiens (2) et où Ton débitait le vin, fabriqué par les religieux (3). Très intéressante cette inscription, trouvée à Al-Kafr, à TEst de Bosrâ! On y célèbre la construction de l'c'.voO-r)/.-/; t-^:; àyio:: [j.cv^ç 'Axâcu; (4) — quG Hous identifions avec le couvent arabo-syriaquede 'Atoù (5) — etdontonfaitcomplai- saniment honneur à Tabbé du monastère. Un véritable cellier! Le vin de ces parages, si écartés, n'allait certainement pas inon- der le marché syrien, déjà encombré. Restait donc à l'écouler en Arabie ou à le vendre aux caravanes de passage. L'expor- tation s'imposait : Sarhad (6) et Bo.srà étant également des cen- tres vinicoles. On ne se contentait pas de boire dans ces cabarets. On y rencontrait, comme de nos jours dans les cafés de l'Orient, des conteurs, d<»nt le répertoire était habituellcmienl emprunté à la Bible et surtout aux Évangiles apocryphes (7), récits mer\eilleux ayant toujours joui d'une grande vogue parmi les populations orientales, comme, en témoigne le Coran lui- même.
Sur les frontières de la Mésopotamie méridionale et de la province romaine d'Arabi(>, dans les états des Lahmides de I.Iîra (S) et des phylarques gassanides de la steppe syrienne, les couvents étaient nombreux (9). D'après une ingénieuse conjëc-
(1) Le noiii, d'oi'igine araméoimi^, dénolL' suirisaiiuiiciit riulliKMicc des clirclions aranicons. Cfr. Fraenkel, op. cil., l"î'2.
(2) Voir surtout le Dictioiin. géogi-. de liakri, IJIi'J (luiliru de la pas'e).
(3) Cfr. Ycàqoût, II, 667, ligne 7; 679, 8, etc.
(4) PEF. Q. StaL, 1895, 276,11'' 152; r('>lablie par Dussaud, Mission dans les ré- gions désertiques, 251.
(5) Son identification a résisté aux rechei'clies de Noldek(\ ZDM(1,XXIX, 138: et de Lamy, op. cil., 133, n" 3.
(6) Dussaud, Mission, 256, n° 46; Yàqoùt, III, 3tS0 Ahoùllidà ; 2iJ9.
(7) Bakrî, 371, 5; llothstein, op. cil., 26.
(N) Cl'r. Le Livre de la Chaslelé, n°' 74, 78, 82, 122 ci jiassim ; là Oesch ichle de Sul, 1,1. 3, niiMitionne une .saunia'a de religieux dans le Yaman.
(9) Voir les articles que leur consacrent Yàqoùt dans son 2'= vol., 639-710, et Bakri, :]39-381. Ces pages, fexti'èniement documentées, mériteraient une étude spéciale, laquelle éclairerait d'un jour nouveau l'induence du monachisme chrétien sur la soci('té arabe avant et après l'islam. Comparez aussi G. Le Strange, T*alesiine unter Ihe moslcms, 427-435. Les extraits sont parfois insuffisants, les coupur(^s mal faites et les traductions pas toujours exactes. Rarement le travail du savant an- glais dispense de recourir aux textes originaux. La bibliothèque de Berlin pos- sède un manuscrit, le Kilâbad-diâràt, « donnant l'histoire de nombreux couvents.
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OML\DES DE DAMAS. 39
ture (le M. René Dussaïul, plusieurs fortins de l'ancien limes romain, abandonnés par leurs garnisons, auraient été « occupés par des moines, d'où le nom de deir, crnivent, conservé par un grand nombre d'entre eux (1) ». Dans les souscriptions syria- ques du concile monophysite de la province d'Arabie nous trouvons effectivement un couvent de « Parsîdîn » (2),oùNoldek(' {ZDMG, 1875, 441) reconnaît avec raison le latin prœsidium (::pa',a'2t:v). C'était, croyons-nous, un ancien fortin, Iransformé en couvent. (Voir aussi Lamy, op. cit., 131, n" 84.) Les annales musulmanes nous offrent des' exemples d'une transformation analogue : les anciens « ribàt » ou postes fortifiés élevés sur les « og'oûr » ou frontières militaii-es devinrent plus tard des dervicheries et des asiles pour les ascètes musulmans (3), et dan^ la langue le ribàt ou fortin a tîni par piendre la signification de couvent (1).
Tout attirait vers ces couvents les enfants du déseit : les églises avec leurs éblouissantes icônes byzantines (5), le site admirablement choisi sur des collines, dominant les alentours((J), ou bien au carrefour des routes suivies par les caravanes (7), au milieu de jardins (8), de vignobles créés par l'industrieuse activité des religieux (9), près de citernes et de vastes bas- sins (10) soigneusement entretenus. En fallait-il davantage pour faire « de ces deir des points naturels de rassemblement pour
buts de pèlerinage, sis aux environs du Tigre et de TEuphrate ou en Egypte; c'est en réalité une anthologie des vers où ces couvents ont été céli'bi-t's ». (Cl. lluart, LlUéral. arabe, 185.) L'auteur en est Sàbosti et non coiunie pense M. Huart celui du Kitàb al-Agàni, cfr. ; OLZ, 19()3, 289.
(1) Cfr. C. R. Acad. Inscripl., 1902, p. 251 sqq.
(2) Ou Prasidin; comp. TtpaatSiv de la carte mosaïque de Jlàdaba.
(3) Cfr. Von Krenier, Cullurgeschichle des Orients, I, 21(j.
(4) D'où " moi'àbit », marabout : bien différent du « nioràbit ■> des inscriptions, contrairement à JL Ilerz-bey dans Comité de conservaiion des monumenls arabes, 1900, 107.
(5) Que les anciens poètes arabes ne cessent de célébrer dans leui's vers. Cfr. Fraenkel, Aramœische Fremdivork'r, 271.
(6) Cfr. Fraenkel, op. cit., 269.
(7) Yàqoùt, II, 662, 10; 701, 5.
(8) Cfr. Maràsid al-iltilà', 1,421, dernière ligne.
(9) Il faudrait citer presque toutes les notices de Yàqoùt, principalement II 642, I; 649, 18; 663, 12; 665, 19; 693, 6.
(10) Yàqoùt, II, 643, 16; 661, 16, 17; 697, 13; 701, 9; 703, 13; ajoutez l'article consacré à Rcsàfa, II, 784.
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les pasteurs du désert » (Dussaud) (1)? Et puis les moines se montraient si accueillants; ils distribuaient la plus large hos- pitalité (3) et versaient généreusement le vin récolté sur leurs terres (4). Georges, évê(iue des Arabes, atteste que « les pauvres, les étrangers et les voyageurs vivaient des dons de leurs mains (5) ». A la plupart des monastères syriens et mésopota- miens étaient annexés des -xvBcysîa dont M. de Vogiié a étudié des spécimens à Dair Sim'àn et à Tourmanîn.
Comment résister à de pareilles avances et ne pas finir par aimer la religion d'hommes aussi prévenants ((!)? Mahomet en avait fait l'expérience. « La légende du moine Bahîra, à qui l'on rapporte l'éducation du prophète, est un des souvenirs les plus remarquables de rinfluence des couvents chrétiens sur les Arabes nomades » (Dussaud).
On a longuement discuté sur les motifs qui engagèrent Mahomet à proscrire l'usage du vin. 11 faut probaltlement y comprendre le désir de séparer les Arabes musulmans de leurs compatriotes chrétiens et de les soustraire à toute propagande suspecte : on voulait prévenir la répétition de cas comme celui du célèbre poète A'sà, lequel, au dire duKitàbal-Agàni (VIII, 79), aurait puisé ses idées chrétiennes (7) dans la fréquentation des cabnretiers de Ilîra. Mais jusque sous les 'Abbasides, les mu- sulmans continueront à visiter les couvents chrétiens et à parti- ciper aux réjouissances populaires, célébrées à l'occasion des fêtes patronales (8). Inutile d'observer qu'ils « n'allaient pas y chercher des motifs de dévotion, mais tout simplement l'occa- sion d'y boire du vin, liqueur prohibée dans les villes musul- manes. Les poètes célébraient par reconnaissance le lieu béni qui
(1) Comp. Rendus Acad. InscripL, loc. siip. cit. ci Mission, 77. (•2) Yàqoùt, II, 64:^, I->; 641, 24; (i45, 15, li): iu2, 6; 684, 9; 701, 5. (S) Voir les articles correspondants de Bakri et do Yâqoût, dans ce dernier II, 659, 4, 5, etc.
(4) Cfr. Ryssel, op. cil., 4, 149.
(5) Voir aussi BCH, 1902, p. 2(iO. C'est peut-être en fréquentant les pandocheia des moines que les Arabes ont appris le mot fundoq, hôtellerie, entré de bonne heui'e dans leur langue.
(6) Cfr. G. Jacob, Beduinenleben, 99; Wellhausen, Reste arab. Heidenlums 2, 231.
(7) Très éclectiques: ne composa-t-il pas une poésie en l'honneur de Mahomet, où il le loue comme prophète ? ^Z>.l/G, 1875, 330-331.
(8) Ici on pourrait citer presque toute la sectionde Yàqoùt consacrée auxrf«w'; surtout, II, 643. 18; 647, 7, 20; 603. 19: (81, 4; 683. 14; 6'J5. 15: (197, 21.
UN POÈTE ROYAL A LA (ni R DES U.ML\LiE.> HE DA.MAS. l)
leur avait procuré des moments de douce ébriété (1) ». Il faudra la sévère réaction sunnite, qui suivit 1 avènement des dynasties turques, et surtout la ruine des monastères chrétiens pour ar- rêter ces visites, que les princes autorisaient souveni par leur exen'ple (2).
Au dire du calife 'Alî, les Taglibites n'avaient « emprunté au christianisme que la coutume de boire du vin (3) ». Aljtal, comme on a pu s'en apercevoir déjà, ne démentait pas sous ce rapport son origine taiilibite. Il ne faisait d'ailleurs que continuer les traditions des vieux poètes bédouins, qui tous, à en juger d'après leurs poèmes, étaient d'intrépides buveurs.
Au sujet des anciens Arabes, Ammien Marcellin a consigné cette curieuse observation : « Plerosque nos vidimus frumenti usum et vini penitus ignorantes » (XIV, c. 1). Il faudrait, [)en- sons-nous, s'abstenir de tirer de cette assertion des conclusions outrées. L'historien latin n'a pu avoir en vue que quel(iues mi- sérables tribus des steppes de la Syrie et de la Mésopotamie. Le portrait qu'il en trace vise principalement à l'effet et est par suite enqtreint d'exagération. Ammien Marcellin a eu, selon nous, le tort de collectionner des exceptions ( 1) et d'en composer, à la façon des historiens classiques, un tableau d'ensemble, frappant peut-être mais d'une ressemblance douteuse.
Quoiqu'il en soit, il n'a pas manqué de théologiens nmsulmans — et le grave Ibn Haldoùn lui-même est du nombre — pour prétendre que les Arabes ignoraient l'usage du vin, que le liquide dont ils se gorgeaient dans leurs buveries était du lait pur, le
(1) Cl. Huart, Lillér. nvdbc, lN.j.
(i) Yàqoût p((ss(//i et dans Bakri iirincipalciiiciil :!5".i. oiiO, 'Mvl. Tout couiuie les Oiuiades, les 'Abbàsides choisissaient les couvents pour leurs parties fines; la tradition, on peut le dire, n'a jamais été complètement perdue. Cfr. Clc'ment Iluart, Littérature arabe, SQ et la littérature uicdiiHali^ des pèlerinages en Tciie Sainte; on y surprendra sur le vif le motif qui amenait d'ordinaire les li.nits fonctionnaires musulmans dans l'enceinte des monastèi'es chrétiens.
(3) Cfr. Zamahsari et Baidàwi sur sourate V, 7.
(4) A qui fera-t-on croire que les Nomades « ignoraient absolument l'usage du pain »"? Les Banoù Sahr de la TransJordanie restent parfois des semaines ne se nourrissant que du lait de leurs chamelles. Mais encore une fois ce sont là des exceptions, à la suite des mauvaises récoltes ou de différends avecl'autorité tur- que. Comp. pourtant le •■ Livre des avares ■> de Gàhiz (éd. Van Yloten), p. 254, où le pain est signalé comme un aliment de prix chez certains Arabes; et dans Spartfen (Hist. Aug., 7, 8) la réponse de Pescennius Miger qualifiant les Sarrasins de « buveurs d'eau ».
42 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
lait de leurs chamelles (1). Quant, aux nombreux poèmes bachi- ques, composés avant et après Tapparition de l'islam, ce seraient de pures fictions, rien de plus. La théorie est commode; elle écarte la voix de « la protestation vivante, que pendant plusieurs siècles la poésie éleva contre la religion officielle (*2) ».
En réalité, les Arabes connaissaient les deux boissons et ne les séparaient pas dans leur estime (3). « Ce qui nous étonne le plus, nous lecteurs d'aujourd'hui, habitués à la sobriété des musulmans, c'est de voir quelle place honorable y tiennent l'ivresse et le vin. Ce liquide, ils le chantent en ivrognes fer- vents (4)» .Comment expliquer les expressions, consacrées par l'an- cienne langue au vin, presque aussi nombreuses que les syno- nymes désignant le chameau, l'animal par excellence du désert? Le dictionnaire devient ici un auxiliaire de l'histoire (5). Une telle profusion, même à défaut d'autres preuves, nous donnerait le droit d'aflirmer que le vin ne fut pas en Arabie une rareté, un objet de luxe.
Nous le voyons au contraire jouer un rôle important dans l'ancienne société arabe. On lerencontre jusque dans les moin- dres campements. Comment y arrivait-iT? car ce n'est pas un produit du désert (6). Voyez-vous là-bas, un peu à l'écart, cette tente, que rien ne distingue extérieurement, excepté pourtant un petit drapeau fixé au sommet? Pénétrez-y : vous trouverez un personnage aux allures discrètes, obséquieuses, dont l'ap- pendice nasal, à défaut d'autres signes, trahit l'origine juive (7).
(1) Leur boisson nationale, Ag., V, 191.
(2) Mohamm. Slud., I, 28, 20. Voir par ex. les innombrables citations de poèmes musulmans bachiques, accompagnant la description des « couvents » chrétiens, dans le 2" volume de Yàqoùt.
(3) C'est une exagération en sens contraire de dire avec le P. L. Fonck, S. .J., l'auteur du remarquable travail « Die Parabcln des Herrn ira Evangelium » (Innsbruck, 1!I02), qu'en Palestine « le vin constitue avec le pain la nourriture (|uoti(lienne de la plupart des habitants ». Dans l'alimentation des Syro-Palesti- niens le vin joue un rôle beaucoup moins important. Les Orientaux boivent peu ou point pendant leurs repas. Cela ne les empêche pas de faire ensuite comme les anciens Grecs de véritabk^s Guanôaïa.
(4) Psiiû Raùiot, Les vieux A i^abes; l'arl et rame, l\.
(5) Cfr. Fraenkel, op. cit., Ib4. Tout le chapitre est à citer.
(6) Il y a pourtant quelques l'égions vinicoles en Aral)ie, par ex. les monta- gnes du Yémen. Cfr. D"' Ci. Jacob, AU Beduineiileben, 97; Fraenkel, o^j. cit., 15."), 156, et Tàïf dans le Iligàz (Von Kremer, Cutliirf/esch. des Orients, 1,111).
(7) li'g., XI!, 121: XI, 91 ; ZDMG, XLVI, 18; AU Bedulncnlcben, 905 sqq.
U\ POÈTE ROYAL A LA COUR HES OMIADES DE DA.MAS. 43
C'est le tà{ji)' ou marchand de viii(i), car tel est le sens pri- mitif de ce mot, devenu depuis synonyme de négociant. La tente est encombrée d'outrés de vin, et entre les outres il y a place pour quelques menus objets, dont les nomades sont toujours friands : des sachets de parfums, du « kohl » ou collyre, du hennà pour teindre les ongles, des étoffes éclatantes que le colporteur leur abandonne contre des tètes de bétail , monnaie courante de l'Arabie qui n'en connaît guère d'au- tre (2i. Quand la provision de vin est épuisée — et cela ne tarde guère — l'adroit Sémite abat son drapeau, replie sa tente et va plus loin écouler son fond de boutique.
Chez les Arabes le vin figure non seulement dans les festins, dans les libations monstres, mais encore dans les contrats, dans les alliances solennelles : on mêlait le sang des contrac- tants et on le buvait a\'ec du vin. On le préconisait comme re- mède contre la migraine. La coquetterie savait aussi l'utiliser. Étendu d'eau, il servait de dentifrice (3). On l'employait à des usages beaucoup plus macabres : on en arrosait les tombes; nous trouvons cités des Arabes, sans doute des buveurs cmé- rites, qui, fatigués de l'existence, au lieu de recourir à la corde ou au poison, se suicidèrent en buvant du vin (1).
Les Bédouins tiraient des liqueurs enivrantes non seulement du raisin, mais de toutes les matières susceptibles de fermen- tation. Le célèbre A'sâ, une des plus grandes illustrations du
(1) Comparez Divan d'ALikU, -^7, voi-s 6; Atr., V, 180; Fracnkol, op. cit., loH, 181.
(2) Comme prix d'une outre de vin Aboù Mihjian indique un chameau de trois ans. Comparez Tarala, V, 4i; Zouhair, XV, 34. On donnait aussi en paiement des juments, des étalons et même des esclaves (Ag., XVIII, 156), rarement de l'arsent {Moufaddalhjât, XXXYIl, 2-2). L'argent monnayé n'était pas conunun en Arabie. Les anciens poètes en font i-arement mention, par ex. : 'Antar {Mu\tl- hir/a, V. 37). Cfr. Fraenkel, op. cil., lill, 102.
(3) Moh. Studien, II, 50; Nàbiga, XXVI, 9, 27; 'Alqama, Xlll, 30.
(4) Cfr. Caussin de Perceval, Essai sut^ l'histoire des Arabes, II, 275. Le sui- cide est très rare en Orient et non pas uniquement dans l'Islam, comme semble l'admettre Nôldeke, Oriental. Skizzen, 77. Sur le suicide chez les Arabes, cfr. D"- G. .lacob, 139; Ag., III, 17; Mas'oùdi, Prairies d'or, VIII, 192; sur le suicide d'un contemporain de Farazdaq. D"- .J. llell, Farazdaq's Lobgcdicld, 33, et aussi un fait cité par D"^ JM. Hartmann d'après le roman des Banoù Ililàl. Cfr. Die Béni Hilâl Geschichlen, p. 3Ul. En 1260, le philosophe IbnSab'in, le coi-respon- dant de l'empereur Frédéric de Hohenstaufen, se suicide à la Mecque. ]\Iahomet fut tenté de suicide, Noldeke, Gesch. des Qorans, 67.
44 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
Parnasse arabe, ne voyageait jamais sans sa provision de vin. Pour être sûr de n'en pas manquer, il s'était construit chez lui un pressoir, où il fabriquait lui-même le jus adoré avec des raisins qu'on lui expédiait de fort loin (1).
Les Arabes ne se contentaient pas de boire le vin, tel qu'il sortait du pressoir. En le combinant avec des épices et de l'eau chaude, ils en préparaient une sorte de punch. Au vin ils mêlaient du miel, des aromates ; quelques-uns y mettaient même du poivre (2). Des goûts et des couleurs il ne faut dis- puter; mais j'imagine que pour s'accommoder de cette boisson incendiaire il fallait un palais et des entrailles singulièrement cuirassés ['A).
Tout, jusqu'à ces excentricités, montre que le vin était d'un usage courant chez les anciens Arabes. Un de leurs serments les plus solennels revêtait la forme suivante : « Je ne boirai de vin qu'après m'être vengé (4) », locution vide de sens, s'ils étaient vraiment les grands abstèmes, comme certains nous les dépeignent. La littérature, la poésie surtout, leflètent sans doute les sentiments et les aspirations d'un peuple. Voilà pour- quoi les poètes arabes ont emprunté au vin leurs plus flam- boyantes comparaisons. L'usage en était si bien établi que, dans- une pièce récitée en l'honneur du Prophète et en sa pré- sence, Ka'b bin Zohair fit comme tout le monde et prit le vin conmie terme de comparaison. Tant pis pour qui s'en fût scan- dalisé !
Quand donc les vieux chantres du désert célèbrent l'eni- vrante liqueur, ils parlent en connaissance de cause, et une fois à l'œuvre^, ils pouvaient tenir tète à toute la Pologne, comme ce héros dont parle la mo'allaqa de 'Antar, qui « faisait
(1) Cfr. Hamdàiii, Ôa:iirat ttl-\Arab, 66 (éd. D. II. Jluller).
(2) Cfr. Fraonkd. up. cit.. 162, ITI. Yazîd, le patron de Aljl.al, Ijiuait du vin imisqué.
(o) Les Romains ci'oyaient pallier les funestes effets de la boisson en assaison- nant le \in d'ingrédients ayant un arôme plus ou moins délicat, tels que le gin- gembre, le poivre, les épices. Ils y mêlaient du miel et une sorte d'oxymel était préparée par l'addition d'eau de mer, de vinaigre et d'huile de roses. Grecs et Romains avaient l'habitude d(^ uK'langer leur vin de résine (Plutarque, Sj/mp., V, 3, 1) et aussi d'eau de mer, probablement pour lui permettre de se mieux con- server. Actuellement encore les \ins de Grèce sont fortement goudronnés.
(4) Ag., IX, 7; VIII, m-, XIII, 7; XIX, I30,Tabarî (!"• série, YUI, p. 2525), ZDMG, 1803. p. 81 ; IJamàsa, 385.
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OML\DES DE DAMAS. 45
en buvant, tomber les drapeaux des marchands de vin ».
Dans sa passion pour le vin Ahtal ne faisait donc que suivre d'illustres exemples (1). Il ne lui fut jamais bien difficile de la satisfaire et ses différents déplacements ne l'écartèrent jamais beaucoup des localités produisant les crus les plus estimés par les anciens buveurs arabes. En Mésopotamie Abtal avait le choix entre ceux de 'Ana sur l'Euphrate (2) ou de Hîra (3). A Damas, outre le vin de Ijalboùn, célèbre depuis l'antiquité bi- blique, Bosrâ, Sarhad, Ijàhr, Maqadd, Bait Ràs (1), d'autres localités de la Damascène, de TAuranitide ou de la Pérée, solli- citaient ses préférences, principalement BaitRàsetvSarhad, dont Ahtal parait surtout avoir apprécié les produits (5). Résidait-il au milieu des siens, dans les campements voisins de l'Eu- phrate, il se trouvait à proximité des centres vinicoles de l'É- mésène (6) et de la Parapotamie, d'Andarîn par exemple, YAn- drona des Gréco-Romains, si fréquemment céléltrée par les poètes buveurs de l'Arabie préislamite (7).
Dans sa passion pour le vin, Ahtal apportait non seulement de la conviction, mais encore une certaine affectation d'r/r- chaïsme, ou le désir d'imiter les anciens modèles. S'il aime la liqueur d'or qu'on recueille à Homs, à Bait Ràs et à Gadar (8), c'est parce qu'elle le place à côté des grands poètes antéislami- ques « dans ce genre particulier qui, en dépit des prohibitions du Coran, forme une des sections principales de la poétique musulmane (9) ». C'était aussi une façon originale de se dis- tinguer de ses confrères islamites et de faire un brin d'opposi- tion au régime établi. Celle qui se traduisait par des attaques ouvertes n'était pas toujours sans danger, comme nous avons
(1) IJolai'a ost uu des rares poètes inusuluians anciens n'ayant pas cliant(' le vin (Cfr. son Divan dans ZDMG., 1892 et 1893); il emprunte ])ourtant des com- paraisons au vin ; voir Qasîda, XVl, 4; XXlll, 2 ; LXXIX. 4.
(2) Ibn Sikkitz, ■• Tahzib al-Alfà? >., 132; Yàqoùt, etc. (3). Ag., Il, 125, 126; Vlll, 79; X, 86, 89, 91 ; XX, 87.
(4) Mas^oùdi, III, .389; Xàbiga, XXVL 10; Maqdisî, 1.51 ; Ag.. XIX, 95: Yàqoùt. IV, 589; G. .lacob, op. ciL, 98 ; R. Dussaud, Mission, 256, n° 40.
(5) Voir Divan de Aljtal, 97, ligne I et 4 verso du msc. de Bagdad.
(0) Voir les premiers vei's du panégyrique des Oniiades et notre article iln Ma- chriq, VI, 356.
(7) Machrirj. VI, 356, et S. Fraenkel, 157.
(8) Voirie Divan d'Ahtal.
(9) Barbier de Meynard. 11 s'agit des « hamriyàt ■■, ou poésies bachiques.
46 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
pu le constater. Au temps de Alitai le vin était devenu une marque caractéristique, presque une manifestation de foi chré- tienne (l). Cela suffisait à notre hénjs, quand même ses goûts personnels ne l'eussent pas porté de ce côté-là.
Tout comme Horace, Aljtal attribuait à cette boisson une grande vertu inspiratrice. Volontiers il lui demandait un sur- croît de verve (2). Mais il demeura toujours otvoouvàr/)ç, comme auraient dit les Grecs. Il plaignait bien sincèrement ceux de ses confrères musulmans qui croyaient devoir s'en priver. Il leur conseillait à l'occasion d'user de ce moyen pour donner plus d'éclat à leurs compositions.
Motawakkil était un poète originaire de Koùfa. Il avait paru non sans éclat à la cour de Mo'âwia et de Yazid, qui avaient apprécié son talent. Fier des palmes cueillies dans la cité des califes, un jour qu'il apprit la présence de Ahtal à Koûfa, il brûla de se mesurer avec ce rival. « Allons! dit-il à l'un de ses amis, allons le provoquer à une joute poétique! » Quand ils l'eurent salué, ils le prièrent de leur faire entendre quelques- unes des productions de sa muse. Ahtal s'excusa déclarant qu'il ne se sentait pas disposé ce jour-là. Motawakkil crut devoir insis- ter et s'enhardit jusqu'à lui dire : « Père de Màlik, je me fais fort d'opposer à chacune de vos pièces une qasida égale ou su- périeure aux vôtres. »
La provocation produisit son effet. Ahtal se sentitpiqué. « Qui es-tu? »demanda-t-il à son interlocuteur. Celui-ci s'étant nommé: c( Eh bien ! reprit Ahtal, je t'écoute. » Motawakkil n'attendait que cette invitation et il déclama trois de ses qasîdas. Elles ne déplurent sans doute pas au chantre de Taglib puisque à la fin' il dit à son confrère : « Si de temps à autre tu te réchauffais les entrailles avec un verre de vin, tu serais le roi de la poésie (3). » Mieuxque personne 'Abdalmalik connaissait ces prédilections de son favori. Par une froide matinée il arriva à ce prince de citer le vers de Ahtal :
(1) Palgrave (Voyage en Arabie, I, 427) a prétendu que Mahomet a interdit le vin par haine pour le sacrifice de la Messe. Cette assertion n'a rien d'invraisem- blable, quoiqu'eUe ne puisse s'appuyer sur des témoignages formels (Cfr. D'' G. Jacob, 105).
(2) D'autres poètes musulmaas faisaient de même. Voir un curieux ti'ait dans ZDMG, LIV, 448
(3) Ag., XI, :fJ; IJhânat al-adal>, lU,in3.
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OMLVDES DE DAMAS. 47
« Celui qui le malin boit trois rasades sans mélange d'eau se sent pDi'té à la générosité (l). »
« Oui, continua le calife, je me le représente à cette heure matinale enveloppé dans son manteau, le visage tourné vers le soleil, assis dans une des tavernes de Damas. » Sur Tordre du souverain on alla voir et tout se vérifia, comme 'Abdalmalik l'avait indiqué (2).
XI
La dernière caractéristique des poésies d'Ahtal c'est la note patriotique. Pour tout Bédouin, la patrie se confond avec la tribu. Ce culte de la tribu, notre héros le poussa jusqu'à ses der- nières limites. Aussi demeura-t-il toujours réfractaire aux splen- deurs de la métropole syrienne et tout spécialement au merveil- leux paysage qui lui sert de cadre.
Qu'on songe à l'éblouissement produit sur les premiers con- quérants bédouins par cet immense verger de la Damascène, où, le long d'innombrables canaux, les arbres se pressent aussi serrés que les épis d'un champ de blé, spectacle impressionnant même l'Occidental, habitué à la sombre verdure des climats septentrionaux. En parlant de Damas, Ahtal ne se souvient que des frissons de la fièvre qu'il y a gagnée (4). Évidemment il n'était pas fait comme le reste de ses compatriotes. Longtemps même après être sorti du désert, l'Arabe « garde encore dans l'œil le reflet des sables et des rocs du sol natal ; le plus maigre feuil- lage l'étonné et le moindre gazon l'enchante; il fait une ri- vière d'un mince filet d'eau courante (5) ».
Tel ne fut pas Ahtal. Il ne séjournait à Damas que le temps nécessaire pour faire sa cour au calife. Il n'avait pas d'ailleurs à s'éloigner beaucoup de la capitale pour se retrouver au milieu
(1) Ahta traduit encore ici un sentiment très arabe. Boire du vin, se livrer au jeu passaient dans l'Arabie préislamite pour des marques de générosité et de grandeur d'âme.
(i) Ag-., Vil, 173;Sarîsi, etc.
(3) Cl'r. iNoldeke, Oriental. Ski'.zen, 12.
(4) Divan, p. 112.
(5) Caudel dans ,yo((rH. .Is., ISljri, l,lol.
4S RKVVK DE l'orient CIHîÉTlEN.
de ses contribules. La partie de l'ancienne Parapotamie, voi- sine de Rosâfa, formait le territoire de Gosam bin Bakr, le clan taiilibite auquel il se rattachait (Ag-., XI, 60). Du temps de Abtal la steppe syrienne n'était pas encore devenue le désert que nous connaissons depuis. La plupart des localités gréco- romaines continuaient à être habitées : Rosàfa-Sergiopolis, où le fils de 'Abdalmalik, le calife Ilisâm, entreprit de grands tra- vaux de restauration : IJonàsira ou Anasarlha avec un monas- tère célèbre, Andarîn, l'antique Androna, etc. (1). Cette dernière produisait un vin estimé des anciens Arabes. Gadar, à l'extré- mité de l'Émésène, n'était pas loin et nous savons le cas que Ahtal faisait de son vin (2). Vrai Bédouin, identifié avec l'exis- tence de sa tribu, sachère tribu de Taglib, le barde syro-mésopota- mien eut l'bcrasion de faire éclater son patriotisme dans la guerre sanglante faite aux Taglibites par les tribus de Qais.
Cette guerre n'est au fond qu'un épisode d'une rivalité sécu- laire, dominant à partir de l'Islam toute l'histoire de la pénin- sule arabique : nous voulons parier des luttes entre le parti yamanî et le parti qaisî (3), partis existant encore à l'heure ac- tuelle, au moins de nom, dans certains cantons du Liban (4).
Dans le principe les Tajilibites étaient demeurés simples spectateurs de ces luttes fratricides. Arabes du nord, ni la race ni les sympathies ne les rapprochaient des Yéménites ; chrétiens et loyaux sujets des Omiades, ils ne tardèrent pas à être en butte aux tracasseries des Qaisites musulmans, bientôt en révolte ou- verte contre les califes de Damas. Entre Qais et Taglib la guerre finit par éclater; elle dura de l'an 69 jusqu'à 73 de l'hé- gire (5). Une première rencontre fut malheureuse pour les con- tribules de notre poète.
El pourlaiit les guerriers chrétiens s'étaient vaillamment comportés. Un de leurs chefs eut la jambe emportée d'un coup de cimeterre; il se maintint en selle et continua le combat en répétant ce vers : « Les Qaisites savent, et nos compagnons
(1) Voii' les articles que Yàqoùt consacre à ces localités.
(•2) Il le nomme dans son panégyrique des Omiades.
(3) C'est la vieille rivalité entre Nord et Sud, les Yéménites {)'amams) descen- dant probablement de populations antochthones, ayant certainement leur lan- gue à eux,lehymiarite, et beaucoup plus civilisés que les Arabes du Nord.
( i) Surtout chez les Druses.
(5) Voir une bonne exposition dans rintroduction au Divan de Qolàmî, x-xiv.
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OML\DES DE DAMAS. 49
d'armes aussi, qu'un guerrier se bat même après la perte d'un membre ». Il fallut le hacher en morceaux. Quand ses soldats le virent tomber, ils descendirent de cheval, coupèrent les jarrets de leurs montures et se tirent tous tuer sur son ca- davre (1).
Tant de bravoure força l'admiration des ennemis eux-mêmes. Lorsque le chef qaisite aperçut les restes du héros, il convo- qua ses hommes et leur dit : « Venez contempler le lion mutilé! »
Ahtal pleura ces morts héroïques dans une élégie dont mal- heureusement il ne nous reste que deux vers. La guerre con- tinua ensuite a"\ec des alternatives diverses pour les deux partis. Les Qaisites s'y distinguèrent par leur cruauté encore plus que parleur courage. Quand les Taglibites virent l'achar- nement de leurs adversaires, ils mirent sur pied toutes les forces dont ils purent disposer. Ils furent aidés par leurs alliés de Namir ibn Qàsitet aussi, croyons-nous, par les Yàd (2), tribu chrétienne presque vassale de Taglib (3). Leurs cousins de Bakr paraissent également avoir répondu à l'appel (4). De leur côté les Qaisites reçurent des renforts considérables. On se rencontra à I.Iassàk. La bataille durait depuis deux jours; les combattants montraient tant d'acharnement que la nuit seule put les séparer. Le troisième jour, les Taglibiles s'engagèrent par serment à tenir ferme et, comme signe de leur détermi- nation, postèrent leurs femmes au milieu et à la fm des rangs.
Toutes elles étaient d'une race guerrière ; Quand dans une bataille on les voit en arrière, C'est pour fermer la route et ramener, souvent A coups de javelots, les fuyards en avant.
(H. de Bornier, Mahomet, III, se. v.)
Quand au matin 'Omair, un des principaux chefs qaisites, vit ces dispositions, il conseilla aux siens la retraite. On ne
(1) D'autres documents rapportent ce lait à une bataille postérieure.
(2) Cfr. ZDMC, XXIII, 567; XXVII, 341.
(3) Laquelle formait une véritable confédération, servant de centre à tous le clans rabîMtes et chrétiens de la Mésopotamie.
(4) Voir la XIX' pièce du Divan de Qotàmî.
ORIENT CHRÉTIEN, 4
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Técoiita pas. La charge des guerriers chrétiens fat tellement irrésistible que l'armée qaisite s'enfuit clans le plus grand désordre. 'Omair périt dans la déroute. Sa tète fut envoyée à .Abdalmalik (1).
Ahtal célébra bruyamment le triomphe de ses compatriotes. Une de ses odes se terminait ainsi (2) : « Entre l'Iraq et Man- big (3), les guerriers de Taglib chevauchent, armés de leurs lances brunes; vers toi, ô Commandeur des Croyants, nous poussons nos chamelles, montées par les princes de Bakr (4).
« Portant la tète d'un homme, qui a séduit Soîaim et 'Âmir (5), plongé Qais dans un abîme de maux,
« Cinq jours ils ont marché; au terme de leur course, ils communiquent des nouvelles plus douces que le vin.
« Arrière, fils de Saffàr (G), ne parle plus de gloire, ne vante plus les serpents de la tribu.
« Parmi les Taglibites, il s'est dressé un serpent, pareil à celui de Moïse, le jour où Dieu lui vint en aide.
« La renommée a publié qu'entre Radàn et IJadr (7) les Arà- qiin (8) ont fendu le crâne des Qaisites,
<c De ces hommes qui n'ont point répugné à l'injustice, qui n'ont fait aucune distinction entre la bonne foi et la trahison. »
Ce dernier vers fait allusion à un acte d'une barbarie in- croyable. C'était à la première bataille dont l'issue, nous l'a- vons vu, fut défavorable aux Taglibites. 'Omair parcourait la plaine en huilant : « Tuez! massacrez! point de quartier! ».Au milieu de la déroute, un Qaisite nommé Nadàr s'écria : « J'ac- corde ma protection à toute femme enceinte qui se rangera au-
(1) Les Qaisites étaient également adversaires des Oniiades.
(2) Cfr. Divan, 106 et 135.
(3) Ville syrienne près de l'Euphrate, l'ancienne Hiérapolis.
(4) La tribu-sœur de Taglib alors réconcilié'O avec celle-ci. Connne il est per- mis de le conclure du Divan de Qotàmî. elle avait i»ris part à la bataille (Cfr. In- ti'oduction, xni).
(5) Tribus qaisites.
(6) Poète qaisite, qui célébra la boucherie des femmes taglibites, dont nous allons parler. Saffàr signilie cuivrier et confirme l'existence de mines de cuivre en Arabie. Cfr. Sprenger, Die alte Géographie Arabiens, 52; Fraenkel, o/?. cit., 253; Schrader-Winckler, Keilinschriflen unddasA. Teslamenl, 15.
(7) Localités de la ^Mésopotamie : on ne sait à quel fait d'armes ce vers fait al- lusion.
(8) Ce mot qui signifie serpents était une désignation collective de plusieurs familles taglibites.
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OMIADES DE DAMAS. 51
tour de moi! » Comme il était inouï qu'un guerrier arabe eût violé sa parole, donnée en de pareilles circonstances, un grand nombre de ces malheureuses répondirent à l'invitation. Quand elles furent rassemblées, Nadàr et les Qaisites en firent une effroyable boucherie; puis avec la pointe de leurs sabres, ils fouillèrent ces entrailles sanglantes (1). Un de leurs poètes (2) eut même le courage de célébrer ce triste exploit que les Qaisites renouvelèrent plusieurs fois (3) dans le cours de ces luttes bar- bares. Aussi comprend-on les cris de vengeance poussés par le chantre de cette guerre, cris qui n'ont rien d'évangélique, nous en convenons. La vengeance fut de tout temps le dernier re- tranchement que la douce religion du Christ ait pu forcer dans l'âme Itédouine. Il y a sept ans, à Màdabà dans la Transjorda- nie, comme nous passions au milieu d'une colonie de Bédouins catholiques, le curé nous raconta que lorsque pour la première fois il commenta devant eux le texte évangélique : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous persécutent », un vieux cheikh interrompit le sermon : « Halte! prêtre, de pareils dis- cours, va les tenir aux vieilles femmes! »
Depuis la publication du Divan de Qotàmi (4) nous ne pou- vons plus mettre en doute que la principale responsabilité des luttes fratricides entre les Arabes mésopotamiens doit être re- portée sur le solaimite 'Omair ibn al-Hobàb. Plus clairvoyant, le principal clief qaisite, Zofar ibn al-Hàrit, fit ce qu'il put pour les prévenir, ou du moins pour en adoucir la fureur. Ses efforts échouèrent devant l'obstination des autres Qaisites, décidés, semble-t-il, à exterminer la tribu chrétienne de Taglib. La joui- née de Hassâk démontra que l'entreprise était au moins préma- turée. C'est seulement après le xiv^ siècle qu'on perd définitive- ment la trace des Taglibites (5).
(1) Coutumo ancienne en Orient. CtV. IV Rois, vu, 12 ; xv. 16; Amos, etc. Pour l'Arabie, Ag., II (éd. Salliani), 5o, ligne 1; 40, I. 1; 80, 5, etc.
(2) Ibn Saffàr nommé plus haut par Ahtal.
(3) Entre autres à la bataille de Bisr, dont le nom est sans doute conservé par la montagne Al-Bisri, au nord-est de Rosàfa;voir la carte de la Syrie de R. Kic- pert et Balcri (179) cité par le P. Salhani (134, note b).
(4) Cfr. J. Bavth, Diioan des 'Umeir ibn Schuyeim Al-Qiitàmi, Berlin, 1002. Voir xi-xn de l'Introduction et dans le Divan les pièces II, 36-44; XIII, 37-43, et aussi VIII, IX, X, où le poète fait l'éloge de Zofar.
(5) Voir « TàrihBairoût » de Sàlil.i b. Yahyà, 108, 124, 281, par le P. L. Cheikho, S. J., si toutefois la leçon du manuscrit doit être maintenue.
52 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
XII
Quoi qu'il en soit, les deux derniers vers que nous venons de citer sont demeurés célèbres. Dans un cercle littéraire, sous les 'Abhàsides, on vint à parler de Garir et de Farazdaq, les deux rivaux poétiques du chantre de Taglib. Un des assistants fit aux admii-ateurs de ces poètes la proposition suivante : « Je citei'ai un distique de Ahtal auquel vous opposerez ce que vous voudrez dans les œuvres de vos auteurs favoris, » Puis il se contenta de déclamer les deux vers en question. L'assemblée répondit par le silence à sa proposition et personne ne releva le déli (1).
Le triomphe de ses compatriotes fut une des dernières conso- lations de notre poète. L'âge était -senu avec son cortèii'e hal)i- tuel d'infirmités. 'Abdalmalik, son royal protecteur, ne tarda pas à descendre dans la tombe. Il semble bien qu'à la fin du règne de ce calife, la faveur de Ahtal aA^ait baissé. Si 'Abdalmalik n'autorisa pas l'attentat de Bisr (2), il manqua d'énergie pour le prévenir. De là les menaces de Ahtal (3) : « Si Qorais (c'est-à-dire ici les Omiades) ne porte remède à la situation, eh bien, nous nous détacherons de Qorais! » Plus tard le souverain montrera également beaucoup de faiblesse, quand il s'agira de punir Gah- hâf, chef arabe qui faillit s'emparer de notre poète.
Après la mort de 'Abdalmalik, Ahtal ne fit plus que languir. De loin en loin il reparut encore à Damas, dont le séjour lui était devenu odieux.
Dans l'intervalle le jeune fils de Sargoiin, celui qui devait plus tard illustrer l'Église sous le nom de saint Jean Damascène, était devenu en dépit de sa jeunesse un prodige de science, le premier de cette longue chaîne de savants chrétiens, qui allaient initier les Arabes à la culture gréco-romaine (4). Ahtal aimait à fréquenter cette demeure hospitalière, rendez-vous des beaux
(I) Ibn al-Alîr, IV, 133; Ag., XI, 58.
(-2) Chantre, 140.
(3) Divan, 10 et 11.
(4j Cfr. Journal Asiatique, ISOlJi, 60-61. Jean Damascène était né en G7(j. Ses opi- nions ont trouvé un écho dans la littérature arabe de cette époque. CiV. C. Bro- ckclmann, Geschichte der Arablschen Litleratur, I, 00.
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OML\DES DE DAMAS. 53
esprits de l'époque. Nous pouvons heureusement en préciser remplacement, occupé actuellement par la résidence des Jé- suites de Damas. On y montre encore un arceau que la tradition fait contemporain d'Ahtal et de Jean.
Étendu sur de riches divans, dans la cour pavée de mosaïques et de marbres précieux, le troubadour de Mésopotamie a dû plus d'une fois déclamer ses plus brillantes compositions au bruit des jets d'eau « qui ne se taisaient ni jour ni nuit (1) ». Si nous possédions le recueil complet de ses poésies, on y retrouverait sans doute plus d'une qasîda en l'honneur du ministre des fi- nances de 'Abdalmalik (2). Quelle impression ces chants du dé- sert ont-ils produite sur le jeune Damascène, musicien, poète, métaphysicien, esprit délicat, très lin, nourri dos chefs-d'œuvre de la Grèce (3)? La pensée lui est-elle venue d'initier le vieux Taii'libite à ces produits de la culture intellectuelle de l'Occident? Nous l'ignorons. La tentative n'aurait sans doute pas abouti. Un siècle plus tard, la traduction en syriaque des poèmes d'Homère entreprise par un savant maronite, Théophile fds de Thomas (4), restera sans écho sur la littérature arabe,
(1) Et qu'on retrouve dans toutes les maisons de Damas.
(2) Sur l'architecture de Damas au temps des Omiades et de Ahfal voir Von Ki-emer, CuUurgeschichle, I, 128, 135. Certains palais des Omiades (-taient pavés de marbre vert. Faudrait-il retrouver dans ce détail l'explication du nom d' « Al- IJadrà »,la n'-sidence royale des Omiades? Sur la situation de ce palais, cfr. Ibid., I, 143, note 1.
(3) Von Kremer dit de Damascène qu'il était ■• echt griechischer Herkunft » (Cultur^geschichle des Orients, II, AOi), assertion difficile à établir. La l'amille sem- ble avoir porté le nom arabe de Mansoùr et le père de Jean, on l'a vu, celui de Sariioùn à terminaison sji-iaque. Quoiqu'il en soit de son origine, les sympathies politiques de la famille n'allaient pas au régime grec ou byzantin et elle s'est fa- cilement, trop facilement résignée à la domination arabe, laquelle lui conserva la direction des finances de la Syrie (Voir les textes réunis par le P. Salhani dans Divan de Ahtal, 346, 347). Les Perses paraissent également l'avoir maintenue dans ses fonctions. Cette souplesse, s'accommodant si bien des régimes politiques qui se succédèrent en Syrie pendant la première moitié du vn« siècle (Cfr. noti-e mscr. d'Ibn BatTiq, 139 verso), ne laisse pas que de paraître suspecte. La vie origi- nale de saint Jean Damascène fut écrite en arabe. Les Bollandistes lui attribuent la traduction du syriaque en grec du martyre des soixante pèlerins d'Amorium, t. \'III, d'oct. 360. (Voir pourtant Échos d'Orient, 1898, 39.)
(4) D'après Winckler « si l'élément mythologique est moins saillant dans la poésie arabe, c'est que la tradition arabe s'est chargée de l'élaguer » (Schrader- Winckler, Keilinschriften, 138). Ce travail de revision a certainement existé, mais d faudrait, croyons-nous, se garder d'en exagérer l'importance. La tradition mu- sulmane a dû se comporter ici comme elle l'a fait vis-à-vis des Divans des an- ciens ]ioètes chrétiens. (Voir ce que nous aAons dit plus haut à ce sujet.)
54 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
décidément fermée à Tidée épique et aux formes de la pensée t>Tecque (1),
XIII
Arrêtons-nous sur ce tableau : Aljtal et Damascène sont la personnification d'une époque de transition, ou plutôt de deux civilisations, dont l'union eût pu être féconde. Tous deux chré- tiens convaincus : l'un jeune, beau, de la beauté un peu frêle des races fatiguées; l'autre déjà sur le déclin, grandiose et mo- notone comme le désert, nature nerveuse, sensible surtout aux fortes impressions, aux sentiments vigoureux. En dépit de son génie, le bel adolescent fourvoyé en ce siècle de décadence ne pourra arrêter le recul de la vieille culture gréco-romaine, tra- hie par ceux qui en étaient les défenseurs-nés, les indignes Césars de Byzance avec lesquels le père ou l'aïeul de Damas- cène n'hésitera pas à rompre (2) et dont l'insidieuse diplomatie cherchera à les perdre dans l'esprit des Omiades. Encore quel- ques années et le grec, qui ne fut jamais en Syrie qu'une langue savante, comme le latin dans l'Europe médiévale, le grec cédera définitivement le pas à l'idiome des descendants d'Is- maél.
(1) Cfr. Bavhohrxus, Histoire des dynasties (M. Salhani), BojTOuth, 41, 219.
(2) Le rùlo joué par ce personnage pendant le siège de Damas par les Arabes n'est pas encore tir(' au clair (Cfr. De Goeje. Mémoire sur la conquête delà Syrie, 88). Si réellement il a trahi, cela expliquerait sa faveur et celle de sa famille auprès des Omiades, comme aussilahaine que leur vouèi'entles Césars byzantins. Ces der- niei-s n'obi'issaient peut-être pas exclusivement à des rancunes iconoclastes. Le récit si circonstancié d'ibn Batrîq ne laisse guère de doutes sur la trahison de Mansoûr, père ou aïeul de Damascène. Ce haut fonctionnaire aura voulu, semble- t-il, se venger des extorsions de Héraclius et des mauvais traitements de cet em- pereur (Cfr. Eutychius P. G., t. CXI, c. 1089, 1097, 1098, 1141 et Ibn Batrîq, mscr. de notre bibliothèque, 139 A-erso, 145, etc.). Le patriarche melkite d'Alexandrie devait être bien informé et n'aA^ait aucune raison de chai-ger la mi'uioire d'une, famille aussi considérée chez les Melkites que celle de S. Jean Damascène. L'idée d'une trahison s'impose d'ailleurs. Il suffit de considérer l'inaptitude des Arabes de ce temps au siège des villes et comment les autres cités tombèrent en leur pouvoir. iMansoùr a craint peut-être que, victorieux des Arabes, Héraclius ne lui deman- dât compte de sa gestion financière pendant la période perse et les années trou- blées qui la suivirent (Cfr. Ibn Batriq. lue. cit.). Au xni" siècle le dominicain Guil- laume de Tripoli, né probablement en Syrie et ayant utilisé des documents arabes (Voir son traité latin publié par H. Prutz, Kullurgesck. der Kreuzzi'ige, 579), accuse ouvertement le père de Damascène d'avoir livré Damas.
UN POETE ROYAL A LA COUR DES OMIADES DE DAMAS. DO
Alitai était seul; il disparut trop tôt pour imprimer à la nouvelle littérature un caractère sufiisamment chrétien. La mission était d'ailleurs au-dessus de ses forces, vu surtout Fidéal exclusivement bédouin, qui demeura toujours le sien. Un demi-siècle plus tard la dynastie très syrienne (1) des Omiades succomba. Le régime qui lui succéda engl<jbera dans une réprobation générale tout ce qui de près et de loin rappelle l'ancienne organisation (2). La réaction sera si violente qu'en notre siècle on n'a pu trouver qu'une seule copie des poésies du « chantre des Omiades », devenu odieux, non seulement comme chrétien, mais comme partisan et panégyriste de la dynastie déchue. Cette défaveur, s'attachant au nom de Ahtal, explique pour la littérature de l'époque 'abbaside la rareté des citations de ce poète si important non seulement comme teste de lingua, mais pour l'histoire et la géographie. L'unique manuscrit de Ahial, où l'on retrouve seulement une partie de son œuvre litté- raire, a servi de base à la Délie édition de mon docte confrère le P. Salhani (3).
Important au point de vue de la langue, des mœurs et de l'histoire de l'ancienne société arabe, le Divan d'Ahtal ne peut réclamer, croyons-nous, qu'une place secondaire dans les annales de la littérature générale (4). Il serait injuste d'en faire remonter la responsabilité jusqu'à son auteur. L'œuvre d'Ahtal partage la destinée de toute la poésie arabe (5). On a pu jadis se lancer dans d'ardentes polémiques sur la valeur esthé- tique de ces productions du désert. D'après M. P. Radiot, « le plus grand honneur que l'on puisse faire à cette antique poésie des Arabes, c'est de dire qu'elle nous émeut encore, qu'elle
(l)La Syrie ne s'ost pas consoh'O d'avoir avec les Omiades perdu l'espoir de régner sur le momie musulman. Jamais les 'Abbàsidesne sont parvenus ky faire aimer leur domination.
(-2) Delà la destruction du palais des Omiades « Al-IJadrà » et de leurs tombeaux. (Cl'r. Xonlircmev, CuUurgeschichle, I, lo56.)
(3) Beyrouth, imprimerie catholique, 1891-1892. Voir plus loin notre appendice, où il est question du manuscrit de Bagdad.
(4) On doit regretter que dansià Littérature arabe, vécemmont parue, M. Cl.Huart n'ait pas pris la peine d'étudier l'intluence de cette littérature sur le mouvement des idées. Il y avait là matière à d'intéressants développements, à peine indiqués par quelques traits épars.
(5) Sur la valeur des productions poétiques des Bédouins modernes, voir une remarque de Wetzstein dans ZDMG, XXII, 71.
56 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
nous enflammerait presque, à tant de siècles de distance, et refroidis que nous sommes par nos préoccupations d'esclaves; oui, elle nous prend avec certains frissons de grandeur, de vé- hémente passion et de force, qui se dégagent d'elle et nous relancent aux sentiments chevaleresques de Corneille... C'est là son mérite, pour ainsi dire inexplicable d'abord, àcette poésie de simples nomades qu'elle ne nous paraisse pas bonne à être reléguée, comme tant d'autres efforts de Fart asiatique ou afri- cain, parmi les œuvres rudimentaires créées par d^s peuples enfants. Une petite vibration, rebelle à s'éteindre, se transmet et nous gagne, malgré le détail d'événements tout restreints devant l'Histoire et qui ne sont triomphes ou catastrophes qu'aux yeux d'une tribu, les voynnt à la loupe (1) ».
Aujourd'hui une conclusion semble bien près de « rallier tous les suffrages : la poésie arabe, avant comme après la prédication de l'islam, ne doit plus être étudiée pour sa valeur intrinsèque. Elle a quitté les régions de l'idéal pour entrer dans le domaine de l'érudition ; elle s'est faite — et ce n'est pas un mince mérite — l'auxiliaire de l'histoire. C'est elle qui explique et complète la chronique, nous révèle la conscience du monde arabe et jette sur sa condition morale, politique et sociale, une lumière qu'on demanderait en vain aux Annales de Tabarî et d'Ibn al-Athîr. C'est par là surtout qu'elle revendique notre curieuse attention et nos plus sérieux efforts (2) ». H. Winckler va beaucoup plus loin et croit retrouver dans l'ancienne poésie arabe des traces de la « Weltanschaung » des Sémites primitifs (3); consé- quence d'une portée bien plus considérable, si elle nous parais- sait suffisamment justifiée.
Ahtal ne fut pas, semble-t-il, un novateur. Un des premiers pourtant, il a donné le signal de la réaction contre la tyrannie des vieux pastiches poétiques (4).
Les circonstances, le milieu où il a vécu ne lui ont pas permis de frayer à la poésie arabe des voies nouvelles ; nous avons vu pourquoi. Ses successeurs auraient pu utilement lui emprunter d'autres leçons : plus de naturel dans l'expression, une grande
(1) Les Vieux Arabes, S.
(2) Schrader-Winckler, Keilinschriflen und dus aile Testament, 138.
(3) B. de Meynai'd, op. cit., p. 2.
(4) Ibid., 20.
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OMLVDES DE DAMAS. 57
noblesse de sentiments, un ton plus personnel, plus chaleureux, (le la dignité, de la retenue jusque dans la satire.
Ces titres suffisent à la gloire de notre héros (l).Nous avons essayé de les mettre en lumière dans cette causerie, consacrée à faire revivre la mémoire du dernier des grands poètes chrétiens de la littérature arabe.
H. Lammens, s. J.
(1) Lo D"- J. Ilell (op. cit., -29) fait mourir Ai.ital sous lo califat doSolaimàa. Nous pensons avoir montre le contraire (Voir Chantre, \^. 183, 18 Ij.
APPENDICES
I. Un nouveau manuscrit de Ahtal.
Comme on l'a vu plus haut, c'est sur l'unique manuscrit de Saint-Pétersbourg — le seul connu — cju'a été exécutée la belle édition du P. Salhani. Il n'y a pas longtemps nous ap- prîmes par un arabisant distingué, le P. Anastase, de l'ordre des Carmes, missionnaire à Bagdad, l'existence en cette ville d'une copie manuscrite du Divan de Ahtal et nous fûmes assez heureux pour l'acquérir.
Elle se compose de 87 feuillets, chaque page, de 20 x 14,5 centimètres, comprenant 19 lignes d'une bonne écriture nashi. La vocalisation est abondante, mais extrêmement défectueuse. Certains ^ers sont accompagnés d'un commentaire parfois assez étendu, d'ordinaire peu saillant. Connue contribution à une future édition le manuscrit de Bagdad apporte environ 180 vers, omis par celui de Pétersbourg (1); le texte est bon, en général même supérieur à celui de la première copie. Sur plusieurs points il a confirmé les conjectures et corrections du professeur J. Barth dans WZKM (2).
L'auteur de cette nouvelle recension ne nous a pas fourni son nom. Le manuscrit débute par la formule : « Gloire à Dieu! Au nom de Dieu, clément, miséricordieux! Seigneur facilite! Ahtal a dit à la louange de Yazîd, fils de Mo'âwia ». Suit la qasîda : « Sahà'lqalbou, etc. >>
Le colophon de lafm n'est pas plus explicite : « L'achèvement de cette copie bénie (inobâraka) a coïncidé avec le Lundi W de Zoù'l Higga 775 (1373 de J.-C.) par le moyen de 'Abdarrahmân fils de Mohaminad, fils de Ga'far, Dieu lui pardonne! » D'après mon confrère le P. Salhani, comme le IP de Zoù'l-Higga 775
(1) Lequel contient plus de mille vers, omis par la nouvelle recension.
(2) 1901, p. 1-23. Zur KritikiindErklarung des Ahtal-Diwâns.
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OAUADES DE DAMAS. 59
ne tombe pas un lundi, un des possesseurs du manuscrit a probablement essayé de vieillir l'âge de sa copie, afin d'en augmenter la valeur vénale (1).
L'auteur de la recension est certainement musulman. On le voit par la formule initiale du manuscrit, donnée plus haut. Après le curieux vers de Ahtal : « Nous avons bu à en mourir, comme au bon vieux temps (2), alors qu'on ignorait Mahomet », le copiste ou l'auteur de la riwâya ajoute en marge le sigle musulman saVam, de rigueur après le nom du Propliète. Et pourtant il n'a pas cru devoir écarter cette boutade si peu res- pectueuse. Il a eu sous les yeux la recension de Aboû 'Abdallah Mohammad ibn al-'Abbâs al-Yazîdî (3), ayant servi de base à l'édition du Divan ; il le cite plusieurs fois (par ex. 76 recto) comme aussi Aboû 'Amr. Le scoliaste du manuscrit de Bagdad apporte quelques bonnes remarques criticjues. Ainsi p. 7(3 [verso] il observe que la pièce appartient à un autre poète taglibite (Voir aussi 8 recto). Nous renvoyons pour une plus ample des- cription du nouveau manuscrit à Machrif/, VI, 433.
II. La corporation des « râwlv ».
Nous en avons déjà parlé dans le Chantre des Omiades (177- 181). Voici quelques notes complémentaires. La connaissance exacte de leur rôle a son importance dans la question, toujours controversée, de l'authenticité et de l'intégrité des anciennes poésies arabes.
Le rchvia, avons-nous dit, corrigeait parfois les vers de son patron. Le fait est rapporté du rhapsode de Ka'b, fils de Zo- hair(4). Circonstance beaucoup plus grave, chargés de répandre la connaissance des œuvres du maître, certains y inséraient des vers de leur cru. Hammàd ar-râwia se permit plusieurs de ces additions. Et comme il était peu ferré sur la grammaire et la syntaxe arabes, il répondait aux observations à ce sujet :
(1) Cfr. Machriq, VI, 435. Cette conjecture est maiiiteiiant une certitude.
(2) « Gàhiliya ». Le vers contient un jeu do mots intraduisible.
(3j Sur ce philologue arabe voir les renseignements réunis dans WZKM, 1902, p. 331 ; Cl. lluart, LiUérat. arabe, IIG. (4) Ag., XV, 147, 23; VIII, 184. Noldeke, Bcilruge zur Poésie..., 47.
60 REVUE DE l'orient CHRETIEN.
<c Moi, je m'adresse à la foule et j'emploie son langage (1) ». En particulier, Hammàd a surtout infligé ce traitement au Divan de Hotai'a (2). Il est accusé comme faussaire par Mo- faddal, lequel à son tour mérite le même reproche (3). Halaf al-Ahmar, disciple de Hammàd, fabriquait des qasîdas en- tières (4) et les incorporait aux recueils anciens (5).
Le râwia se trouvait être parfois un poète de renom. On dit alors : « I^tama 'lahou as-si'r war-riwâya », il fut à la fois poète et rhapsode (6). Beaucoup de grands poètes avaient dé- buté en qualité de râwia au service d'un autre poète. Ce fut la situation de Farazdaq vis-à-vis de Hotai'a, de celui-ci vis-à- vis de Zohair, et de Zohair par rapport aux deux poètes Aus b. Hogr et Tofail al-Ganawî (7). D'autres sources four- nissent une série de râwia un peu différente et deux fois plus longue (8). Ces divergences mêmes attestent avec quelle facilité on passait du modeste rôle de ràwia à la haute position de poète. Les relations de Hotai'a avec Zohair sont connues; l'auteur de VAgàni l'appelle « ràwia de Zohair et de son fils » et ailleurs « ràwia de Zohair et de la famille de Zohair (9) ». Nous connaissons Irop peu les détails de la jeunesse d'Ahtal pour décider si lui aussi a débuté comme rhapsode au service d'un autre poète, hypothèse d'ailleurs vrai- semblable.
D'ordinaire les râiv ia étdiient d'assez petites gens (10). Ainsi celui du poète Miskîn est appelé son esclave (golàm) (11). AboûTAtâ as-Sindi (12), affligé d'un défaut de prononciation, faisait réciter ses vers par son maulâ ou affranchi (13). Celui de
(1) Ag.,V, 115.
(2) ZZ>J/6', XLVl, 51.
(3) ZDMG, XLIX, 40, 320.
(4) Ahluardt, Bemerkungen, 84; Jour. Asiat.,(i^ série, Xll, 256.
(5) On voit combien est justifié le scepticisme des derniers éditeurs de Divans arabes. Voir aussi Broclcelmann, Geschichte der arabischen Litteratur, I, 17.
(6) Sur le sens exact de rmvia, voir Goldzihor, Abhandlungen, I, 99, note 1.
(7) Cfr. Al-'Àinî, I, 113, et Gàhiz, Kitâb al-bayân, fol.lOo b.
(8) Ag., XXI, 264, \%; Hizânalal-adab, IV, 84.
(9) Ag., 11,46, 47; XV, 147.
(10) Voir Chantre, 180.
(11) ZDMG, LIV, 448.
(12) Fin des Omiades et commencement des 'Abbàssides.
(13) Ag. , XVI, 8G, 15. — « Une sorte de héraut — ri'pétiteur ou liomme-porte-
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OMIADES DE DAMAS. 61
Aljtal nous apparaît également comme un Arabe de condition inférieure (cfr. Chantre, 18U).
Pour la situation des ràwia dans l'Arabie contemporaine, nous renvoyons à Socin, Diwân aus Centralarabien, II, G.
III. Le r vaisseau du désert » et la navigation
DE l'EuI'IIRATE.
Nous avons parlé plus haut de la part prise par les Taglibites à la navigation de TEuphrate. Une partie de cette tribu se composait certainemeni de marins. j\ 'était-elle pas originaire du Bahrain, dont la population a toujours vécu de la mer? La Mo'allaqa du taglibite 'Amr b. Koltoûm fait clairement allusion à cette situation (1) :
— « Nous avons rempli le continent, devenu trop étroit pour nous, comme nous couvrons de navires la surface de la mer. »
C'est probablement à la suite de leurs marins que les Tagli- l)ites du Bahrain ont remonté l'Euphrate et sont venus en Syrie et en Mésopotamie occuper les deux rives du ileuve. Cette navi- gation, fluviale et maritime, a dû être pour la tribu chrétienne une source de riehesse et d'influence. Ahtal y insiste avec raison. Garîr lui ayant objecté que sa tribu <' ne possédait rien ni dans le Nagd ni dans lé Tihâma »,
— « Par l'église (2) ! riposta le Taglibite, nous avons l'Iraq et son fleuve (3) où Ton voit la nef (4) fendre les ondes.
(c Entre Manbig et Gàf dans le 'Oman, tout nous appartient : nous l'emportons donc en richesse (5) ! »
voix, qui, placé à côté, ti-ansmettait et renforçait les paroles » (P. Radiôt). Les ràwia « étaient bien des hommes-cylindres tout enregistrés » {Idem). Voir aussi Cl. Huart, Littéral, arabe, 50.
(1) Vers 102. Sur le Bahrain actuel cfr. Rev. des Deux-Mondes, Ib août VMS, 891, etc.
(2) Variante du niscr. de Bagdad.
(3) Ou sa mer, le ternie " Ijahr >■ comportant les deux significations.
(4) L'arabe « qorqoùr >• indique un grand vaisseau de transport. Le terme appartiendrait principalement à l'arabe de Mésopotamie. Cfr. Fi-aenkel, op. cit., 217.
(5) Divan, 307. Légères variantes dans le mscr. de Bagdad, pai- ex. mamdoùdoûn au lieu de moqtâdoûn.
62 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
Wellhausen (1) relève avec raison chez Ahtal « la familiarité avec les grands fleuves et la navigation », qu'on ne retrouve nulle part dans les chants des poètes de l'Arabie propre. Rien de plus favorable en effet que la position de Taglib. Cette tribu occupait non seulement la majeure partie de la rive mésopota- mienne de l'Euphrate, mais encore sur la rive syrienne, dans l'ancienne Parapotainie (2), les bords du fleuve compris entre Manbig et Rosàfa (3) jusqu'en face de l'embouchure du Balîh, principalement la section de l'Euphrate où, après le coude de Thapsacus ( l), le fleuve coule dans la direction du Sud-Est pour se rapprocher du Tigre. Si le mont Bisr, où eut lieu la dernière bataille entre Qaisites et Taglibites, correspond au Gabal Bisrî (5) actuel, identification infiniment vraisemblable (6), le territoire des derniers comprenait également la bande de terre, longeant le fleuve jusqu'au delà de l'antique Zenobia et non loin de l'embouchure du Chaboras, dont la vallée abritait leurs meilleurs établissements (7). Une ingénieuse conjecture de Yâqoùt permet également d'assigner comme habitat aux Tagli- bitcs ou à leurs cousins de Rabi'a les massifs syriens des monts Ahass etSobait(8). Cela explique la trouvaille en ces régions de la trilingue de Zebed, l'existence du culte deS. Sergius(9)etaussi pourquoi Ahfal a pu indiquer Manbig comme limite septentrio-
(1) Deutsche Litteraturzeit, 1891, col. 1G39.
(•2) Polybo, V, 48, 16; GO, 5; Strabon, XVI, c. ii, 11.
(3) Divan do Ahtal, 307, 7; 134, 3, 4; 96, 3.
(4) D'après R. Kiopert, le cours de l'Euphrate se serait modifié depuis l'expc'di- dition du colonel anglais Chesney (CiV. Begleitwort, dans Von Oppenheim, Vom Millelmeer zumpers. Golf, II, 408). Yàqoùt fait déjà la même observation en j)ar- lant de la ville de Bàlis (s. v.).
(5) Voir la carte de Syrie de R. Kiepert, accompagnant rou\rage du l)aron d'Oppenheim, Vom Millelmeer zum persischen Golf.
(6) La même carte enregistre également au milieu de la chaîne de Bisri une localité « Rahoûb », nom donné aussi à la bataille de Bisr. Les indications topo- graphiques s'accordent donc à identifier l'ancienne montagne de Bisr avec le moderne Gabal Bisri. Cela étant, il n'est pas permis de placer Bisr « nicht weit von Manbig » ( Barth, Divan de Qotàmi, Introd., xiv, note 1).
(7) Cfr. Chantre, 3 et passim.
(8) Voir Yàqoùt à ces mots et Ag., IV, 141. Comp. llamdàni, Gazîrat al-'Arab, 171, 26; 180, 19. Ahass et Sobait sont deux noms de lieu de l'Arabie, appartenant aux Taglilîites. Il est naturel de supposer que ces derniers ont appliqu*.' ces toponymes à deux montagnes voisines dans le territoire occupé par eux en Syrie.
(9) Comp. le pseudo-Antonin martyr au sujet de Sergiopolis : « Intus ineremo inter Saracenos (Taglibites?) requiescit S; Sergius ».
UN POÈTE ROYAL A LA COUR DES OMIADES DE DAMAS. 63
nale des possessions taj^'libites. L'ancienne prospérité de cette partie de la steppe syrienne, le nombre des localités occupant sur tout ce parcours les deux rives de TEuphrate, tout démontre rimportance et aussi l'activité du transit, lequel leur avait donné naissance (1). Il est naturel de supposer qu'il a dû profiter à l'entreprenante tribu, qui, maîtresse des deux rives du fleuve, pouvait en fermer ou en ouvrir la navigation, comme le font encore de nos jours les nomades, Kurdes ou Bédouins (2), ri- verains du Tigre et de l'Euphrate.
Cette situation explique les ménagements infinis avec lesquels 'Omar et les premiers califes omiades traitèrent toujours les Banoù Taglib. Elle aide à comprendre la phrase de Tabrîzî : « Sans l'apparition de l'islam, Tajilib aurait tout dévoré (3) ». Au sujet de cette navigation de l'Euphrate, décrite par Aljtal (4), le manuscrit de Bagdad contient une curieuse explication (5) du vers (6) de notre poète :
— « Elles (7) ont quitté leur séjour sur des navires, qui leur font fendre les flots soulevés ».
Le scoliaste y ajoute le commentaire suivant : « Le poète com- pare ici les chamelles aux vaisseaux parce que les chamelles sont les vaisseaux de la terre, sofonou'1-barr »; il cite un vers de Doù'r-Romma : « Safînatou barrin tahta l.iaddi zimàmohà ». Et continuant à exploiter cette idée au vers suivant, le scoliaste explique le terme « mallàh », marinier, par « gammâl », cha- melier.
Inutile d'insister sur la méprise totale du commentateur. La longue description de Ahtal, où il est question de bateaux en bois contre les flancs desquels l'eau bruisse, etc., proteste
(1) Plusieurs routes commerciales aboutissaient de ce côté à l'Euphrate et franchissaient le lleuve aux points jadis occupes par les villes de Cœcihana, Barbalissus, Thapsacus, Callinicon (Raqqa), etc. Cfr. la carte de R. Kiepert et l'étude de K. Regling, Zur historischen Géographie des mesopotamischen Paralle- logramms dans BeUruge zur alten Geschichte, I, 443 sqq.
(2) Cfr. D. de Rivoire, Les vrais Arabes et leur pays, 122, etc.; Dûment d'Urville. Histoire générale des Voyages, IV, 325; IL Bindei-, Au Kurdistan, en Mésopotamv: et en Perse, 270.
(3) Voir Chantre, p. 4.
(4) Divan (édit. Salhani), 52, 53.
(5) Manuscrit, 8 verso.
(6) Divan, 52, vers 9.
(7) Il s'agit de femmes taglibites.
64 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
contre cette interprétation par trop détournée. Mais aux exem- ples, collectionnés par Goldziher dans son article « Das Schiff der Wïiste » {ZDMG, 1890, p. 165) on peut ajouter Texplication de notre scoliaste ainsi que le vers de DoûY-Romma, par lui allégué. A notre connaissance du moins, on ne les a pas encore cités parmi les rares spécimens, conservés dans la langue litté- raire (1), de la locution « safinat al-barr, le vaisseau de la terre ferme », dont on a fait, dans nos littératures occidentales, « le vaisseau du désert ». Cette dernière expression, devenue banale à force d'être répétée, se rencontre, je crois, pour la première fois sous une plume européenne dans les Voyages de Chardin (2) : « Les Orientaux appellent le chameau navire de terre, en vue de la grande charge qu'il porte et qui est d'ordinaire de douze ou treize cents livres pour les grands cliameaux (;]). » C'est là que Buffon est allé la chercher. La citation de Chardin se trouve en note, p. 303, t. XV, des œuvres de Buffon (édition d'Eymery, 1829); d'où elle a sans doute passé dans la littérature « touriste », si friande d'expressions pittoresques, dont elle ignore trop sou- vent l'origine et la signification exactes.
Université do Bojrouth, 2 fôvrici- 1003.
H. Lammens.
(1) Comparez aussi Ta'àlibi clans ZDMG, VII, 541.
(2) II, 27.
(3) On aui-ait pu trouver une explication plus juste. Voir l'article do Goldzihei', ZDMG, 1890, p. 165.
LA FORME CONSECRATOIRE
DU
SACREMENT DE L'ORDRE
DANS L'ÉGLISE GRECQUE
d'après un manuscrit du XII SIÈCLE (Bibliothèquo du Saint Sôpulcro ms. 519.)
Dans rÉii'lise latine et dans l'Ég'lise grecque il n'y a pas de difticulté en pratique pour la collati(.tn des ordres majeurs. Mais au point de vue spéculatif, quand il s'agit de déterminer ontologiquement la matière et la forme essentielle du diaconat et de la prêtrise, on est alors en présence de multiples opinions.
Ainsi pour beaucoup de théologiens, comme Billuart, Gury, etc., la forme du diaconat dans l'Église latine est : « Ac- cipe Spiritum sanctum ad robur, ad resistendum diabolo et tentationibus ejus ». D'autres, comme Lehmkuhl, Tanquerey joignent à cette forme la suivante: « Accipe potestatem legendi Evangelium in ecclesia Dei tain piv> vivis quam pro defunctis. » Mais d'autres auteurs qui ont joint à la méthode scolastique plus de théologie positive, ont une autre opinion. Ainsi le P. Christian Pesch (1) dit expressément : « Verba « Accipe Spi- ritum sanctum » neque sunt forma, neque quicque refert quoad valorem ordinationis, etiamsi omittantur ». C'est aussi le sentiment du P. L. Billot (2) : « Verum verba quae tune epi- scopus profert « Accipe Spiritum sanctum ad robur et ad resi- stendum diabolo etc. » non videntur habenda tanquam forma
(1) Prselecliones doi/mcUicse, tom. YII, n. 013. (•2) De Eccl. Savramenlis, toni. II, 279.
ORIENT CHRÉTIEN.
66 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
essentialis, cum in eis niliil expressum inveiiiatur quod perti- neat ad collationem potestatis ministerii, et ad proprium ac distinctivum ordinationis effectiis. Ergo rursiis... impositio liianiis est inateria inadœquata tantiim qua3 postea conipletur per traditionem libri EA'angeliorum, additis tune verbis formai : « Aecipe potestatem legendi Evangelium, ete. >^
Dans ses De antiquis Eccl. rit., Dom Martène adopte la même conelusion. Pour lui !'« Accip'e Spiritum sanetum » n'existe nulle part aAant le xii° siècle.
Il en est de même pour la matière du diaconat : les uns veu- lent qu'il n'y ait qu'une matière : l'imposition de la main, seul rit mentionné dans la Sainte Écriture. Les autres veulent qu'il y ait avec cette imposition, la poi-reetion des instruments.
Pour la prêtrise, les opiniuns sont aussi variées. La matière très probablement est la seule imposition de la main, comme dans notre rit grec. A notre humble avis, il faudrait renoncer à chercher la forme de la prêtrise dans la prière : « Oremus fratres » qui correspond à notre formule grecque : 'H H-J.y. yâ- ptç... cù;w[j.£6a cuv ûzÈp ajTou..., formule qui a été prise aussi pour la forme de l'ordre, mais qui (nous allons le prouver) n'est qu'une prière déclaratoire, affirmant l'existeni-e de l'élection divine et une invitation à prier pour Tordinand.
Si nous avons rappelé ces discussions, c'est pour dire que dans le rit grec aussi, la question est sujette à beaucoup de controverses. Nous allons traiter la question d'après un ms. grec du xii'' siècle. Ainsi nous avons l'honneur de présenter au pul)lic de l'inédit, qui est toujours bien accueilli et qui est une récompense et une consolation dans notre travail.
Nous décrirons soimnairement le ms. et nous tâcherons d'en déduire un argument qui prouve que la prière « 'Il ©sia y<xç>iz », parallèle à la formule latine « Oremus fratres », n'est la forme ni du diaconat, ni du presbyterat, ni de l'épiscopat.
Dans cette étude nous chercherons uniquement à voir ce que
LA FORME CONSÉCRATOIRE DU SACREMENT DE l'oRDRE. 67
dit le ms. lui-même, mettant notre esprit en équation avec la mérité objective qu'il enseigne. A tout prix nous voulons éviter ce subjectivisme de certains auteurs qui torturent les textes, pour les plier aux exig'ences de leurs idées préconçues.
Conunençons par décrire brièvement ce précieux ms. Il ap- partient à la bibliothèque de la communauté hellène du Saint- Sépulcre à Jérusalem. C'est un rouleau (ûk-q-ô^) en parchemin qui a 0,22 centimètres de largeur sur S'", 20 de longueur. Il est opisthographe, s-ijOÔYpa^o;, c'est-à-dire écrit des deux côtés. Les lignes sont tracées avec un poinçon en métal au-dessus de l'écriture. Les caractères appartiennent à la minuscule nouvelle, où l'on distingue des initiales chrysographiées et ornées, qui font complètement saillies dans la marge.
Il contient les rits d'ordination du lecteur et du chantre, du sous-diacre, du diacre, du prêtre et de l'évêque avec d'autres prières liturgiques. M. Papadopoulos Kerameus en a donné la description dans sa 'lepo!7oXDi).i-i7.r, ^lèKlo^^/.r^, Toi^,. I, àp. 519.
On peut voir dans l'Euchologe de Rome. p. 131 à 131, le rit d'ordination du diacre. VAmi du Clergé Ta décrit tout au long dans le tome 21, année 1899, p. 611 et sq. M. Léon Clugnet et M. le chanoine Dubois ont traduit ces prières en français, dans une l)rochure intitulée « L'ordination dans l'Église grecque (1).
Il n'est pas besoin de rapporter ici l'ensemble de cette ordi- nation. Qu'il nous suffise de citer les trois prières que le pontife prononce sur la tête de l'ordinand, pour voir quelle est des trois la forme essentielle du diaconat.
Voici la première que l'évêque dit, de nos jours, avec l'im- position de main, ysipoôsafa, quand on lui présente l'ordinand :
« 'H Bzix yàpi^ q TavTO-s xà àcrÔEV^ Ospa-îûiuja, y.xl 'x iXXsi'irovTa àva-Ar,pouja, r.pzyzipiZt-xi (tbv âsîva) tôv £'jAa5s7-:aT0v û-:2iay.:v5v, eiq Aiiy.svîv, cj^o')[;,£Oa cùv ij-ïp xjTOîi, ïva sAQ-r, sz' ajTbv r, yip'.^ toù
« La grâce divine , qui guérit toujours les infirmités et para-
(1) Cf. aussi : Gasparri, Traclatus canonicm de sacra ordinalione, p. 2-29. — Denzigor, Rllm orienlalium... in administratione sacvamenlorioii, passim.
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chève les imparfaits, élève le très pieux sous-diacre (un tel) à Tordre de diacre. Prions donc pour lui, afin que la grâce de TEsprit très saint descende sur lui. » La 2" prière est dite aussi avec imposition de main :
« Kûpie 5 0£bç r^\)MV, o tt^ T:pcyyMGZi -f, afi t"/;v t;j 'Aytiu cou nvî'j[J.aTC? yop'qyia'f '/,y.-a.7:i[J.TA)ri ït:\ tcjç (ôpto-i^-svcuç ùzb ty;ç a^ç àve^iy^vuîTC'j ouvà[;,îu)ç, AîiTOupYOÙ^ Y£v£(76ai, y.ai £^u-*/;pcTîîa6at tcTç à^pâvrciç CCI) [ji,u7i:Y;pioiç" aÙTOç, AsaTroxa, xai toutov, ov £jB6x*/]aaç Trpc'/îipitjft'^vai "^ap' è[;.oj s'.ç t*/;v -:y;ç Siay.oviaç AeiTOupYÎav, èv Tiâtry; QZ\j.^b-rf~i 5iarf(P"/;(72v. ïyz^'x -o [auari^piov tyJç TritjTSWç èv xa9ap5 o-uvsior^asi" o(op-r;7at, oè aÙTO) T-r;v "/apiv , -l^v Èowpr^o-w — TEçàvw tw TLpiji-o\J.'xp~upi cou, iv y.a: iy.aAsaa; Trpw-cv eîç to spvîv t"^ç cta/.cviaç cou' xa\ 7.aTa^io)(70v «Ùtov '/.a-rà to (jcI sùâpsdTCV, c'.xovoixy;G-ai tsv Tzapcn, ■zf^q tj-qç, à^( cx.fi b~.-qxzç, oè owp'^'j.iVov aù-w ^aG[J.bv' oî Yap xaXwç cta- /.ovfjCravTcÇ, ;3a0iJ.bv éauTOî? xaAbv TTîpi-oiouvtat. y.al léAsicv àvàosi^ov
OOUAÔV (70U.
« "Oti cou àaiiv •/; (âaaiAsia, xaî r, C'jvaij.iç, y.al •/; oo^a, -zoï) IlccTpiç, xal Toy Yloj, y.aî tou àYicu llvî'j;j.aTvÇ, vjv y,x\ oczl 7.y.l elq toù»; aîwvaç Twv alwvojv. A[;.-riv. »
« 0 Seigneur, notre Dieu, vous qui, dans votre prescience, envoyez l'abondance de votre Esprit saint sur ceux que votre puissance inaccessible a désignés pour être vos ministres et servir vos saints mystères; vous-même. Seigneur, conservez dans toute sainteté celui que vous avez daigné faire élever par moi au ministère du diaconat; qu'il ait le mystère de la foi dans une conscience pure; donnez-lui la grâce accordée par vous, à votre premier martyr Etienne, que vous avez appelé le premier au ministère du diaconat. Rendez-le digne de rem- plir, selon votre bon plaisir, Toffice que votre bonté lui a donné : car ceux qui remplissent bien l'office de diacre, se procurent à eux-mêmes une dignité honorable, et montrez votre serviteur parfait. Car à vous appartiennent la royauté, la puissance et la gloire. Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant, toujours et dans les siècles des siècles. Amen. »
Suivent ensuite des Elp-çn%i, c.-à-d. des prières pour l'Église, le pontife, l'ordinand, etc. Il y a lieu de remarquer cette de- mande :
« 'Yxào TCîj coÛAO'j Tcy 0cou (tcO csïvcç) tou v'jvi :: po y^îtpuc- (xévou oiaxôvou, 7.3.1 t^ç GMvqpixq œjioXt -:cii Kuptou cr/;Ow;j.îv. y
LA FORME CONSÉCRATOIRE DU SACREMENT UE l'oRDRE. G9
« Pour le serviteur de Dieu, N., qui est maintenant élevé au diaconat et pour son salut, prions le Seigneur. »
Faisons remarquer aussitôt, pour ne pas avoir à y revenir, que le grec emploie un temps présent : « Tcu vuv'. r.pcyv.pi'^o- [j.v/zj c'.a-/.iv:u, qui est maintenant élevé au diaconat ».
Le temps présent, en grec, signifie une action ou un état commencé maintenant, considéré dans sa durée, disent les grammairiens, alors que l'opération est commencée mais non terminée; le participe présent signifie la même chose mais dépendamment du verbe principal. Le sens de notre texte est donc celui-ci : Prions pour un tel qui maintenant est en train d'être ordonné diacre, mais qui ne l'est pas encore complète- ment. Il va recevoir la plénitude de l'ordre de diacre par l'acte qui s'accomplit et qui va finir.
Enfin la troisième prière dite avec imposition de main est celle-ci :
« '0 Qtbq b ^^i)^:^^^p -riiJ.wv, 6 ty] àsOâpTw gsu owvrj Tcf.; 'A-CTTiXsi? GZ'j f^m-'.Gxq Tcv -f,:; oiay.îvia.; vi;j.cv, v.x'. tsv T:pij)-o[J.xp-:'jpoi — TÉsa- vcv Ti'.ojTCv àvas£Ô^aç, "/.al TrpwTiv xl>-zv ■/.r^pjÇy.z Tb -zXt Ai:z/.ivo;j -\T,pzjy-y. spYOv, /.aOw? Y-V?^~~^' ^'^ "'T* EùavYsXwo az'j' cc-iq Ôéaei iv 'j;j.tv s'.vat, Towto^, ïjTto û;j.ojv ziiv.zyz:' — 'j XijTZZ-oc xu)v à-âv- tiov. 7.y.i -zv oîjXÔv az'j t:ut:v. cv y. aT-r; ç{w7aç Tr, v toj A'.ay.ivc'j it-z'.-JiKfizXv Kzi'zjpyix'i . TA-/;po)a'CV 7:y.7r,: r.!.- c T £ (0 ç , y, a i à y a t: r, ç y. aï o j v i ;j. s o) ç y. a '. à y '• a j ;j. c 5 , t r, s z i s c i - -r^aii TCJ àvr'o'j y. ai ^wcttc'.cj cz'j llv sj [xaTS ; ' cù yàp iv t'^ ïr.ùiuv. T(ov à[j,wv yiipd^t' oCkk èv t^ àziTy.î--^ twv zAï'JT^tov aou oly.-:r.p[j.wv, oisiTai X^?^' "^^? à;(si« usu, ïva xai ob-zq, 'izôncr^q OL\J.'xp- ~iy.z, ày.TC;; ysvit^.svoç, iv ty) ©cêspa "/nJ-spa -■^ç y.picôw- aou, à[j.£[;.- -TO); azi -apac:-?;, y.x: -bv [^.iTObv "liv à;i.â'J>£ua"::v -y;- c-^ç £7:aYV£A^a^ '/.z\).iTr-.y.i' Il]j Y^p si 5 0£s^ r,[J.a)V, y.al c:* ty;v oi;av àva-i[;.-csj.£v, To) Ila-rpf. y.a', TO) Tûo y.a', tw (ZY'.';) nVc'j[j,aTt, vuv. y.ai y.i\ y.a'i £'.:; tcjç aîwva^ Twv aîojvojv. »
« 0 Dieu, notre Sauveur, vous, qui par votre voix immortelle avez prescrit à vos Apôtres la loi du ministère et l'avez mon- trée dans votre premier martyr Etienne, à qui vous avez ins- piré le premier de remplir l'office de diacre, selon ce qui est écrit dans votre saint Évangile : « Celui qui veut être parmi vous le premier, qu'il soit votre serviteur » ; vous, Seigneur de toutes choses, remplissez votre serviteur N... que vous
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avez jugé digne de s'engager dans le niinistère du diaconat, remplissez-le de toute foi, de charité, de force et de sainteté par la venue de votre Esprit saint et vivifiant. Car ce n'est pas par l'imposition de mes mains, mais par la visite de vos riches miséricordes, cjne la grâce est donnée à ceux qui sont dignes de vous; afin que ce sujet, devenant exempt de toute faute, paraisse devant vous sans reproche, au jour du Jugement, et reçoive la fidèle récompense que vous avez promise. Car c'est vous qui êtes notre Dieu et à vous nous rapportons la gloire, ô Père, ô Fils, ô Saint-Esprit, maintenant, toujours et dans les siècles des siècles. »
Or dans laquelle de ces trois prières faut-il voir la forme du diaconat? Est-ce dans la formule « 'H Ôsia -/âpi; »? Plusieurs l'ont pensé et de nos jours presque tout le monde le croit.
Nos frères séparés semblent l'admettre à en juger par les termes du manuel de théologie de M^'" Macaire, le plus suivi. Dans le volume qui traite des sacrements, p. 3(l0, on lit en effet
ces mots : « Ot OL^yxloi $!,câ77.aX:t, -f^q v/.yX-qGix: [j,v/;[j,ovsuou(ji TSpi T^ç xpccsuy^-^ç -f^z ^stpoTCv'aç zi •/;; èyivîto y; Ï7:'.-/.Kr,7i: -cj Avij'j T[vtù\).x-oq ïo £v È^îvcTC y; k~(()zG'.q twv ytipor/. 'H xj-'r, î'J'/''i -'•" vai £v ypif^t'. 'Myp'- cr^j/spcv iv -f, ip6coi;(.) 'E/,-/,A-/;!jt:c, :tov' « 'H Szioc. yxpi: v.. -. A. »
« Les anciens maîtres ecclésiastiques mentionnent la prière de l'ordination par laquelle a lieu l'invocation de l'Esprit-Saint sur le sujet auquel on imposait la main. Cette même prière est en usage jusqu'à nos jours dans l'Église orthodoxe, ainsi con- çue : « La grâce divine, etc. »
Nous avons même interrogé plusieurs professeurs compé- tents. Ils ont affirmé que c'est la prière « 'II 0s(a yxpi;... » qu'ils regardent comme forme.
De même Y Ami du Clergé (I) dit que cette même formule est « reii-ardée comme étant la forme du sacrement » de l'ordre.
(1) Année 1899, p. 01 1.
LA FORME COXSÉCRATOIRE DU SACREMENT DE l'ORDRE. 71
Si nous faisons un mouvement régressif, nous trouvons la même doctrine dans Gabriel de Pliiladelpiiie, cité par Goar (1) :
Cîwç tcj xpy'.zZÎM- ï-\ Tcv -/£',p;-svcj;x5vcv v.y!.-tpyz[J.vrr,, v.xl téÀsicv
xli-ly T.ciz'jzx. La forme de l'ordination est la grâce divine qui par rimposition de la main du pontife, descend sur Tordinand et le rend parfait. »
Dans son De Conrordia (2), Arcudius réfute avec esprit l'archevêque de Philadelphie. « Miror, dit-il, quomodo non dixerit baptismi formam esse divinam gratiam et hac ratione una eritet eadem omnium sacramentorum forma. Nam in om- nibus divina Gratia in eos descendit, qui ea suscipiunt. :»
Cependant Goar, qui admet que la prière r, f)zi-j. yy-^^-z est forme du sacrement, réprouve l'argumentation d'Arcudius. .Alais, à rencontre du célèbre dominicain, nous croyons qu'Arcudius a raison : le ms. que nous citerons plus loin le prouvera.
Siméon, archevêque de Thessalonique, est encore pour la prière : « La grâce divine... » « "A[;.a oè tw aôyw (-^j ôsîa -/âpiç) /.ai
TS •/âp'.7;j.a oîsoTai" cjoè 73:^ '/pivio ty; 7:3:vT0Cuvxtj.(p y.al ajTC-rsAîi cuvâ- [J.51. — « E'.ç oiây.cviv » Vt v.-uyi '/.'A tb /âpi7|J.a oîowtiv. Kai h ytipz'Z-
« La grâce est donnée en même temps que la prière (la grâce divine); car il n'est pas besoin de temps à la puissance omni- potente et absolue. Quand il a dit : « Au rang de diacre », la grâce est donnée. L'ordinand a reçu aussitôt le diaconat, par l'effet de la parole du pontife (3). »
Mais si le savant archevêque de Thessalonique, qui vivait â la fin du xiv^ siècle, avait connu notre ms. du xii'' siècle, il n'aurait pas admis, comme forme du sacrement, la prière y; Htiy. yipi:.
En effet de ce ms. il ressort clairement que cette prière, identique à Va Oremus fratres charissimi » du rite latin, est, comme elle, une simple proclamation invitant le peuple à prier pour Vordinand. >
On en jugera par les termes du manuscrit lui-même.
(1) p. 259.
(•2) Lib. VI, cap. 8, De Concordla ecclesuv occld. et orlenl. in sepleiu sacram. ad- ininistratione. (3) Migne, Pat. Gr., t. CLY, col. 377.
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« Tâ^iç yivoiJ.hr, ir.l yiipc-ovix ct.-z/.ovcj. Mstoc to ycna^on. t"J;v àyiav àvasopàv xai Tiç 6upa? àvoiY"'/'''^^ ''■^^ "2''' ^py^-pix èy.çojv^aai t:' xal è'(j-a!, Ta èA£-/]..., ~plv zlr.ziy tsv oixy.ovcv tÔ' zavTOJV twv «7(0)7..., 0 [j.£A- Xwv -/etpc-svcTo-Ôai TupcoraY^'^jt, u-b tcj àpyioix/.zvoo, r, y.al STSpou Tivbç Ttov ciay.ivwv, t^ Upa Tpa-s^-/;, y.arà to îsçibv tcîj àp^^tspéwç yApoç. 0 oè )^ap-cçûXa^, ày. -zX> àpts-rspcj, c'3wst to) àp'/ispsï yâ.p~r{y cy^pascv, y.al iy.a/ojvojvTOç aÙTCu ~oXt yy.p-Z'yj\y.7.zz, r^ y.'A toîj àp/iciay.èvou, ~h' TzpôaymiJ.ey, àvaYiY'^way.si -uà -{zypX'^.iJ.v^y. b àp^/'.spsjç, sic èr-f^y.oov twv TCep't aÙTw, £)jovTa cutwç' H Szix yjxp'.: '/■■ t. a.
« Koc'i ■;:3tv-())v AS';ivTO)v iy. y' "^ Kjpie £AÉr,!TCv, c y£ipo-cviJ;j.îvo^ y.A(v£i TO o£^tbv Y^v'J "/.a't 0 àpyi£p£'jç, 7::twv £7:1 t^^ y.coaX-^v; ajTcy Tp£tç a-aupo'jç, y.aî £yo)V £7:iX£i[J-£v/;v ajTCj r/jv yEipa, E'jyîtar, cjtwç' Kjpi£ ô 0£bç rj[J.ojv, c Tï5 7: pz\'v (jia t'. -:f^ gyj, », etc.
Puis, après les ép-q^i-Ai, le ms. ajoute : « Ky.l t;jt:j A£YO[j.£voy 0
àpy_i£p£'jç l'ywv côffaÛTO)^ tyj tcl) y£i,poTCVGU[AiVSD xopuçY] T'/(V ytXpx i7:!,y.£y.sr.[X£V*^v £"jy£-ai cjtwç' 0 0£bç c ZI())T-J;p y;[j.wv. »
« Après la sainte anaphora. quand les portes (saintes) ont été fermées et que le pontife a dit : Ky.\ li-.yi.-y ï\ir^y etc., avant que le diacre ait dit : llâvTcov twv «y^ov, le futur ordinand est conduit à Tautel, à droite du pontife, par l'archidiacre ou par un autre des diacres. Le chartopliylax, à gauche, donne au pontife une feuille écrite. Puis, quand le chartophylax a dit : Ilpct7y(o;x£v, le pontife lit ce qui est écrit, de manière à être entendu de tout son entourage, et qui est conçu en ces termes : La grâce
divine, etc. (àvaY^Y'^*'*^"''--^ "^ ';i'; px[J.[J.iy y... ïyz^'x cjto).;' 'H Oôia yapiç, etc.).
« Quand tous disent trois fois KJp'.££A£r,jov, l'ordinand fléchit le genou droit. Le pontife fait trois signes de croix sur sa tête et dit cette prière, en lui imposant la main : Seigneur notre Dieu, vous qui dans votre prescience, etc.
« Pendant les £'.py;viy.a, le pontife ayant pareillement la main imposée sur la tête de l'ordinand prie ainsi : 0 Dieu, notre Sau- veur, etc. »
On voit dans ce texte non seulement que la prière r, %-J.y. yapiç, où Ton veut voir la forme du diaconat et du sacerdoce, est dite .par le pontife sans imposition de main, mais aussi que pendant
LA FORME COXSÉCRATOIRE DU SACREMENT DE l'ûRDRE. 73
ce temps Tordinand est debout et ne fait aucune cérémonie in- diquant qu'il est en train d'être ordonné.
Mais aux prières suivantes, Tévêque lui imposera la main. L'ordinand est agenouillé du genou droit et la nature des céré- monies montre qu'un grand acte s'accomplit. En conséquence, il nous semble qu'on peut faire ce raisonnement : La forme du sacrement de l'ordre doit être unie à la matière et l'acte accom- pli par le pontife doit constituer un signe sensible de la grâce donnée. Or, d'après notre manuscrit du xii" siècle, la prière -r; 0SU -/âpiç n'est pas accompagnée de l'imposition de la main , ma- tière du sacrement; et l'acte accompli par le pontife ne consti- tue pas un signe sensible de la grâce donnée. Elle n'est donc pas la forme du sacrement de l'ordre.
Cette conclusion est vraie au moins pour le xii'' siècle. Mais, à partir de cette époque, la prière r, Qv.y. yipiq serait-elle devenue forme du sacrement, et les deux autres formules auraient-elles perdu leur force? Nous ne le pensons pas. Sans doute l'Église, d'après une école aujourd'hui nombreuse et presque univer- selle, a le pouvoir de déterminer iii iiuUviduo les formes et les matières des sacrements laissées indéterminées par Notre- Seigneur; mais rien ne prouve ici qu'elle ait remplacé une forme par une autre.
A notre humble avis, il est arrivé insensiblement, dans notre Église grecque, qu'au lieu d'attendre le pontife finir la procla- mation « y; Qi'.y. yipi; ». l'ordinand se hâta de s'agenouiller. Le pontife le voyant ainsi prosterné lui imposa la main, comme si la prière y; 0. 7. était la forme du sacrement.
Peut-être peut-on fixer au xiv° siècle cette transition, car Si- méun de Thessalonique, qui vivait à la fin du xiv^ siècle, admet comme forme la prière r, (-). 7.
Y a-t-il quelque hardiesse à émettre une pareille hypothèse? Nullement. Guar, en effet, cite d'autres mss. de la Biblio- thèque royale (L) de Paris, de la bibliothèque Barberini, de celle du monastère de Grotta Ferrata du cardinal Bessarion, tous identiques quant au sens et absolument parallèles à notre ms. du Saint-Sépulcre.
Voici la teneur du ms. du fonds Barl»erini,- qui aurait dû,
(1) Aujourd'lmi nationale
74 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
comme les autres similaires, attirer davantage rattention des théologiens (1).
7:ph î'.'ireTv tbv otx/.svcv* zâvxwv twv à^ttiiv [Ji.vr([J.vV£'J(7av-£ç, 7:pocâ- vîTai 5 ;j.£AAo)v -/îtpoTCVETaôa', otây.ovcç tw àpyieTTiay.ô'Trw /.al [j.£-à to
î'.ZSÎV' H Gsia yxpiç' YCVJ-/,AIT£Î O '/£lpOTOVO'J[Jl,£VGÇ xa'i tcoiwv
TpôTç cTaupiù? 5 7.p'/ii7:'.'j'/.z~oq i-\ t'/;v z,£Ç'aA'/;v ajTOJ, /.al è-iOsiç a'JTw T-i;v X-\^^ £~£J"/£Ta', cjto);' K'jp'.£ ô Ocbç -/jij.ojv (2). »
Ici, comme dans le ms. du Saint-Sépulcre, la proclamation i, 6. y. est prononcée sans imposition de main et sans que l'or- dinand se mette à genoux pour montrer qu'un grand acte s'accomplit. Sans doute dans le sacrement de l'ordre l'union morale de la matière et de la forme suffit; mais ici V imposi- tion de la main se rapporte à ce qui suit, non à ce qui précède, comme il appert du texte même de la rubrique des diffé- rents mss. On peut voir dans Denziger i2), comme confirmatur à notre thèse, que les autres rites orientaux ont cette prière : ce sont les Maronites, les Syriens, les Coptes et les Nesto- riens, etc. Or, chez les Syriens et chez les Coptes, la formule qui correspond à i^ Qiix yip^.:, non seulement n'est pas dite avec imposition de main, mais encore elle est proférée par l'archidiacre, non par Tévèque.
Nous pouvons donc conclure que la prière •/; 0. -/. n'est pas la forme du diaconat. Par conséquent valide est l'ordination où elle serait omise avec l'imposition de main qui l'accompagne de nos jours.
Mais si la prière -q 0. y. n'est pas la forme du diaconat, serait- elle celle de la prêtrise"? A priori, par analogie avec les prières du diaconat, il y a déjà présomption qu'elle ne l'est pas, attendu qu'elle est une simple proclamation et une invitatoire. •
(I) Qu'il nous soit permis de faire ici le vœu de voir nos frères les Occiden- taux examiner, à ce point de vue spécial, les mss. de Rome, de Paris, de Londres, de Berlin, etc.
(-2) Goar, p. -251.
(o) Denziger, Ritus OrlenlaUum : Coptorum, Syrorum, Armenoruin, etc., in ad m i)ii s Ira liane sacramenlalibus, ex Assemani, Renaudot, etc. — passim.
LA FORME CONSÉCRATOIRE DU SACREMENT DE l'oRDRE. 75
Les rubriques du ms. du Saint-Sépulcre le prouvent posi- tivement comme pour le diaconat. Là aussi, en effet, la prière r, 0. -/. est dite par Vévèque sans imposition de main et avant que Vordinand ne se mette à genoux. Les mêmes arguments donnés au sujet du diaconat peuvent être appliqués ici.
Voici le texte même du ms. :
a' -zhtiM'/. (Ils doivent avoir trente ans révolus.)
« MsTa Tb £'.î£vsyO-?;va'. v.xl àTriTEGïjvxi -x <hiy. c(opa il: Tr.v 3:71x7 ipi-iÇT/' TSKr,pii)fif,vy.i -i Tbv ;j.'J7T'.7.bv 'j;j.v:v, -pzsx\'z-2i b ytipz-z- veTo-ftai jj-iAAwv Jzb -.zXi à' (tt^wtou) twv Tcpî^o'JTspwv "i^ à'AAou, -f^ Up5c -paTÉwY;, y.al t:j yy.p-zs'j\y.7.zz oioivTiç tw àpyispîî yy.p-r^-'i 'éyypixozv, v.xl £7.5(ovcjv7:ç xj~z\i ■?! Tij apy.oia7.ivci> to* 7:pi7y(j);j.£v, x'/x^frr^h)tr/.zi xà Y^YP^!^'!^*^'^* ^ xpyitpzbç tlq ï~r,y-zz'/ twv Trspl éa'JTw, iyzv-x ojtcoç* H 0sia yxp'.z 7,. T. X.
« Ivxî ::âvTtov XsYivTtov 57. 7 -ri' Kjpis ï'ki'r,7zv, z yiipz-z')Zj\xzvzq x\j.(^'z-zpy v.Kvm va -^ivaTa àzl t-?;ç /.pri^îscç' z zï xpy.zpt'j- -cioiv sic r/)V 7.£©aA'J;v ajTOJ cTaupcùç "pît? 7.a'. i^tov È'::i7.£'.;j.£v/;v aÙTCj t-J^v ytXpy t'jyt-.xi z'j-Mç,' 0 Hsbç : x'ixpyzz »
Dans les litanies qui suivent on trouve aussi au présent :
« T^rèp TOu (ocîvcç) zz\i vjv', rpsy sip r/^c y,£v:u -pSTCJTsp ;'j y.al
T-^ç c-(or/;piaç auTOj to'J Kupicu c£Y;Qwt;.cV
« Kal TCJTO'J 'L"[Z'}.vtz'j z y.pyizpz:jzïyi>y' ô;j.c(wç tyjv yi'-py. ÏT.':/.^'.\}.vr^^'^ Tï] "iJ y£tpo~îv:'j;j.Év:'j 7.:p'jç;'^ t'jyt~xi ojtwç" 0 0£bç s \J-i"[y-Z t.. t. "a. «
La même conclusion se dégage des manuscrits parallèles de Paris, de Rome et de Venise cités par Goar, p. -297 et sq. Voici la teneur du manuscrit de la liibliothèque barbérine :
« MsTa TO £la'£V£y6y;vat Ta avia owpa 7.a'. à':::T£6f/^a'. iv t^ àyîa Tpa-ÉwY] 7.a't -A-^ptoft-^vai Tbv ;j.'J7T',7.bv uy.vcv. i-\z''.zz-y.i. -m ypy.t-i- 'v.z~M Z "pbç :7uvr/j£'.av yy.p-.r^:' v.yl yyy.'(i^yn>i!j'AZ[j.ivz'j ajTSJ £'.ç èKT^T-oiv -âvTcov. -pzzy.';t-:y.i z ;j.£AAojv ycipiTCVîTjQaf,, 7,ai tîjto'J yôvu y.âtj.TTTCVTOç, 7:cioJv 7:p£i^ jTa'jpcjç àitl Tr,v v.iox\r^v aÙTOj. 7.a': à'yojv È7:i7.£',;j,£V/;v rr^v yt^px, ïr^tjyz-yizyXt-x' 0 Qizç, z 'hypyzz, 7,. -. A. »
Ici on fait simplement allusion à la prière •/; 0£ia /âpt; et on ne mentionne que la prière de la forme véritable.
(Jn pourrait objecter un texte d'un catéchisme en grec vulgaire imprime sur Tordre de la Congrégation de la Propa- gande, et cité par Goar, p. 298 :
« H ja*/; ajTCj TSj ;j.'j7T'r;p{c;j zlixi tz ^âXai/cv twv yt\pCo'i 'z^t
76 REVUE DE L ORIENT CHRETIEN.
ocpyitpioiq, elq. T'/îv y.ssaXr^v ây.sivwv ctcoj ysipOTCVSJVTai" ts stcoç -(^youv
y,-A ~y. r-f,ç. La matière de ce sacrement est l'imposition des mains du pontife sur la tête des ordinands. La forme, c'est-à- dire les paroles qui donnent au sacrement sa vertu, consiste dans les paroles : La Grâce divine, et ce qui suit. »
Sans compter que les mots 7,7.1 ta è;-^; sont élastiques, pou- vant s'étendre à la forme réelle qui vient aussitôt après, nous pouvons dire que ce catéchisme n'est pas infaillible, et la Con- grégation de la Propagande, en ordonnant de l'imprimer, n'a certes pas entendu lui donner le caractère d'inerrance.
Reste enfin à déterminer la forme de l'épiscopat. Là aussi on peut dire a priori, par analogie avec les autres ordinations, que la prière r, Qiix yipi; n'est pas la forme de l'épiscopat.
Mais raisonnons sur des données positives. En collationnant notre manuscrit avec d'autres textes parallèles, nous sommes arrivés à ce résultat :
Dans l'Euchologe d'Allatius cité par Goar, p. 300, il n'y a pas d'imposition de main à la prière r^ 6. -/.; de même dans l'Euchologe dont Goar s'est servi, p. 302.
Dans le manuscrit de la bibliothèque barbérine on trouve cette imposition de main (1). Enfin dans l'Euchologe de Rome (2) que nous suivons aujourd'hui, la formule r, S. -/. est accompagnée de l'imposition de la main, dans la première manière de sacrer un évèque; mais dans la deuxième ma- nière (;]), elle ne l'est pas.
Or que prouve cette hésitation, ce désaccord, sinon que cette imposition de main, à la prière ■/; 0. y., est une clause bien tardive. En effet si nous remontons à une source plus pure, au manuscrit du xii' siècle, nous voyons que cette imposition de main n'existe pas du tout dans la prolation de la prière
Dès lors les mêmes arguments donnés au sujet du diaconat
(1) Goar, p. 304.
(2) E'jy/j/.ôyiov tô Msya. p. 137.
(3) Idem, p. ■jtç'.
LA FORME CONSÉCRATOIRE DU SACREMENT DE l'ORDRE. 77
retrouvent ici toute leur force. On ne pose pas la forme d'un sacrement bien avant la matière. Voici les rubriques du manuscrit du Saint-Sépulcre : ce Tà;i;
à'vstaiv 0 àp'/ispîj? î!; rr^v /.pqr.Xox -:-À;v r.po Tqq aY'^a; -.parAZ-q^, -ax'.
T.pOaX'[ = -Xl -SÙZtù ■KXpOl TWV ŒUIJ.ZapivTWV TWV TplWV àp"/l£p£(i)V 5 "/^tipO-
TCVEicOxi ;j.ÉAAo>v £•/. 7:j c£;i:j [j.Épcj;' 6 os yy.p-c^'j\xç, kv. t:u àp'.ffTîpcîi o'3a)(7iv ajTw yy.p-r,'/ iv w \'i\'py.--xi.
^YJçw /.at cc7.i;j.a7{a twv Oîcs',A£7TâT(ov àztsy.izojv y.x'i -wv cffiwrâTcov zpîffSu-Épwv y.al $u7.iv(ov : r, ©sîa '/àpiç y., t. X.
'E7:iotoc[j.£vc'j Tîîvjv toj tcicjtçu yxp-zj tw xpy.ipz'. y.ai tcû yxp-zo- ojhocY.zz ff 7z\j xpy.ziy.Y.ô'KJ aéyivtcç tÔ' -psT/wy.îv , 5 àp)^iîpî'jç à V a Y t Y V to 7 y. si -y. *; î y ? ^- y- \^-i">'J- î '• ^ ^ t: r, y. ; ; v t w v t: s p i s 7 t 03 1 w v " y.aî zzvTtov 5a)v:jvT(ov èy. y "i' Kjpi£ £X£-/^3-:v. y.'tyrJ.';ti iz z'jx';\'i'/dZ'f c y.py}tpt-jc, '/.y). ïr.vJ.^T^zi 'r^ y.îsaX'^ y.y). ~m 'pyyr[iM tcu yt\pz'z^iz\i- ;j.£v:'j* 7'JV£y.£5a7:Tc;j-iV0)v y.al tîov iXXiov xpyitpibr/. EiTa ttciwv (7 T a 'j p 2 ù ç t p £ î ç £ •:: ': t ■?; ç y. £ s a /. '^ ç a j t c i y. a t £ ■/ (o v £ ■:: i y. £ i ;j. £ v r, v ajTw T-^v y^'-py z'jyz-xi c'j-m:' Aé^-o-y Kjpit... » Pendant les £!pr,vty.z, révoque dit la S*" forme : « K:zl tcjtwv X£y::j.£vwv 5
àpyi£p£Ùç ^X^*^'' tb^aJTw; T-^ Tij yt\pz~z'/zj\).viz'j y.;pu5'^ Tr^v /îioa £-r/.£iy.£v^v, i'jyj.-y.i cjto);' Kjp'.£ 5 B£;ç », etc.
De tout ce qui précède, nous pouvons conclure que la prière y; 0. •/. n'est la forme ni du diaconat, ni de la prêtrise, ni de l'épiscopat. II faut cliercher la forme dans les deux prières qui suivent. Très probablenieni elle est dans la troisième for- nmle qui suit les v.pr,vv/,y. Dans tous les autres sacrements en effet, il y a des prières préparatoires, des £;pY;viy.â ou une suite de demandes, puis vient la forme essentielle du sacrement.
Gasparri, dans son Tractatus canonicus de sacra ordina- tione (I), avait déjà émis l'hypothèse que la prière y; 0£''a -/âptç n'était pas la forme de l'ordre. Après lui, un de mes vénérés professeurs de théologie, dont je tairai le nom pour ne pas offenser sa modestie, avait enseigné une doctrhie analogue. Mais ni les uns, ni les autres, n'avaient donné des arguments positifs.
(1) T. II, n- 10:39-1050-1090.
78 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
Puisse cette petite découverte contribuer à la connaissance (le plus en plus approfondie des questions orientales !
Jéiaisaleiii.
Elie Batareikh,
prêtre grec mclchite.
P. S. — Ces lignes étaient déjà imprimées, quand nous a'sons lu dans les Études (1) l'article du R. P. Antoine Valmy, intitulé Les livres liturgiques de l'Église russe, analyse sommaire des publications de M. l'archiprètre Alexios von Maltzew, cha- pelain de Tambassade russe à Berlin. Nous avons été heureux de nous trouver en conformité d'idées avec le Révérend Père. A propos de la prière •;; Stia yipi;, il écrit : « ... cette formule doit être moi))s ancienne et moins essentielle que la longue prière qui la suit, pendant laquelle le pontife continue riinpo- sition de mains et dont le style rappelle tout à fait les oraisons et préfaces des anciens ordinaux latins tels que les rapporte, entre autres, M^' Duchesne » [Origines du culte chrétien, chap. x).
(Ij T. XCVII, dccembro 1903, p. 819-850.
TEXTES ORIENTAUX INEDITS
DU MARTYRE DE
JUDAS CYRIAQUE
ÉVÈQUE DE JÉRUSALEM
I
TEXTE SYRIAQUE
AVANT-PROPOS
La légende du martyre de Judas Cyriaque, prêtre ou évèque de Jérusalem, quoique dénuée de fondement hist<>rique. n'en est pas moins passée dans les principales littératures de rOrient chrétien ; nous en possédons les textes syriaque, copte et éthio- pien. Je me propose de publier et de traduire dans la ROC ces textes inédits, en commençant par le premier, le syriaque, qui est en même temps le plus ancien.
Le texte syriaque est tiré du ms. Add. 14644 du British Muséum et j'en dois la copie à l'obligeance de M. Cook. D'après le juge le plus autorisé en pareille matière, M. Wright, ce ms. est écrit « in a fine, regular Edessene hand of the V" or \T" cent » {Catal. of Sijr. mss. Br. mus., 1083); la légende elle-même est donc tout au moins aussi ancienne. Elle répond exacte- ment à la Passio latine publiée par les Bollandistes, XII, 439, traduite, sans doute, sur un texte grec, qui pourtant paraît perdu. On peut se demander si ce texte grec est également l'o- riginal du syriaque, ou si, par contre, il n'en est que la traduc- tion. C'est une question importante pour l'iiistoire littéraire et pour l'origine de la légende, que je me propose de traiter, dès que la publication intégrale des textes sera achevée.
Ign. GuiDi.
HISTOIRE DU BIENHEUREUX JUDAS
QUI ÉTAIT JUIF ET DEVINT CHRÉTIEN ET FUT ÉLEVÉ A l'ÉPISCO- PAT ET NOMMÉ CYRIAQUE, ET IL FUT AUSSI MARTYR AUX JOURS DE l'impie JULIEN, LORSQUE CELUI-CI ÉTAIT A JÉRUSALEM.
Dieu qui avant la création du monde et avant celle d'Adam connaissait tous ceux qui devaient naître de celui-ci. Dieu qui considère les actions des hommes et sait leurs pensées, jusqu'à la fin du monde, qui est Roi éternel et dispense les dons à ses saints, sanctifia Judas dès le sein de sa mère, de sorte que sa mère aussi ressembla à sainte Anne (1) et fut glorifiée avec tous les saints et avec joie reçut la couronne du martyre avec son fils. Après la mort du glorieux Constantin, quelque temps écoulé, régna l'impie Julien, qui poussé à aller à la guerre con- tre les Perses, vint à Jérusalem et entendit la renommée de la vie parfaite de Judas et de sa foi. Il rechercha le bienheureux, qu'on amena devant lui, et il l'interrogea et lui dit : « Quel est ton nom? » Il répondit : » Je m'appelais d'abord Judas; mais lorsque le vrai Dieu, qui est le Christ, eut pitié de moi, il me rendit digne du rang épiscopal, et l'impératrice Hélène, remplie d'amour pour {amante de) Dieu, me donna le nom de Cyria- que, et le bienheureux saint Eusèbe, évéque de Rome, m'im- posa la main et me fit évéque. » Julien lui dit : » Tes parents sont-ils encore en vie? » Cyriaque dit : « Ma mère seulement est en vie. » Julien dit : « Qu'on l'appelle ici. » Et quand elle fut venue en sa présence, il l'interrogea : « Quel est ton nom? — Mon nom est Anne, » dit-elle. Julien lui dit : De quelle religion es- tu? » Elle répondit et dit : « Je vénère Jésus roi céleste, qui s'est manifesté à moi par mon fils Judas. » Julien dit : « Où
(Ij La mère de Samuel (I Rois, i.).
LE MARTYRE DE JUDAS CYRIAQUE. 81
est à présent ton fils? » Anne dit : « Celui qui se tient debout devant ton tribunal, c'est mon fils, dont le nom est Cyriaque. » Julien dit : « Voilà, je mets devant vous des biens et des riches- ses en grande quantité, mais obéissez-moi et sacrifiez au grand dieu Zeus. » Cyriaque dit : « J'adore le seul Dieu, Jésus-Christ qui est roi de tous les siècles et à Lui seul j'offre un sacrifice pur. » Julien dit : « Moi aussi, je me suis adonné longtemps à cette doctrine à vous, mais je n'en ai tiré aucun profit. » Cyriaque dit : « Tu as dit vrai : je n'en ai tiré aucun profit; car tu as bien scruté les livres saints, mais après les avoir appris, tu les as écartés de ton esprit, tu as méprisé les mystères vénérés. Quoique tu ne fusses pas digne de cet honneur, Dieu miséricor- dieux fa confié l'empire, car tu pouvais te convertir, peut-être; mais non seulement tu as été menteur, mais tu as été impie en- vers Dieu, en reniant sa religion; et voilà que tu persécutes aussi ceux qui croient en Lui. Pour cette cause l'orgueil de ton âme impure et méprisable sera bientôt détruit. » Julien dit : « Plusieurs de ceux qui croyaient dans le Christ ont quitté cette vie dans de nombreux tourments, et vous également, si vous ne voulez pas m'obéir, vous subirez des tourments durs et amers. » Cyriaque dit : « Tu ne trouveras pas de tourments aussi durs, et qui puissent faire souffrir autant notre corps que ceux que le Christ a préparés aux âmes qui le renient. Car le corps qui est tourmenté sur la terre ressemble à un champ qui, tant que le laboureur le lacère constamment avec le soc, produit de bons fruits pour le laboureur. En effet, tandis que le corps est défait par les tourments, l'àme jouit du repos avec joie en com- pagnie du corps, auprès de son Créateur, et pleine de confiance se présente à son Maître parce que pour le nom de Lui elle a donné son corps à la mort. » Julien dit : « Qu'est donc ce que tu dis, Cyriaque? Veux-tu mourir pour Celui qui a été cruci- lié, et ne pas sacritier. » Cyriaque dit : « Non » (1)
et du corps; nous tous nous sommes l'œuvre de tes mains. Je te prie, ô Seigneur Jésus-Christ, envoie Michel, ange de lumière, et délivre-moi du roi impie; que son orgueil ne puisse me vain- cre! mais soutiens-moi dans l'endurance qui m'est donnée de
(1) Lacune d'un feuillet dans le ms.
ORIENT CHRÉTIEN. 6
82 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
ta part, car tu es loué et glorifié dans tous les siècles, amen. » Cyriaque ayant terminé sa prière, Julien lui dit : « Cyriaque, vois combien je t'ai permis de dire de sottises, et plusieurs fois tu as dit de telles choses ; mais aucun de ceux qui m'ont résisté n'est revenu à la vie, à moins qu'il n'ait sacrifié. Du reste, je n'ai aucune envie de tuer qui que ce soit des Galiléens ; c'est par d'autres moyens que je détruirai ce peuple; mais tu n'échap- peras pas à mes mains ! Car moi aussi, j'adorais Celui qui a été crucifié sans en tirer aucun profit; mais maintenant j'en suis revenu, et je vénère les dieux immortels qui donnent la vie à ceux qui les aiment. » Cyriaque dit : « Je sais, moi aussi, que tu confesses le diable, ton père, et ses anges qui jettent dans l'en- fer ceux qui les adorent, dont toi, impur, tu es le premier. » Julien dit : « Sacrifie avant que j'ordonne des tourments plus forts que ceux-ci. » Cyriaque dit : « Je ne sacrifie pas à des cho- ses vaines {des idoles). » Julien dit : A cause de votre orgueil je n'ai pas dressé de statue de dieux, pour que vous l'adoriez ; mais sacrifie secrètement et dis seulement : Zeus est un grand dieu! » Cyriaque dit : « J'adore le vrai Dieu, je lui offre un sa- crifice en le confessant; car il te fera tomber de ton orgueil. » Julien ordonna d'apporter un lit [de cuivre], et d'y étendre le bienheureux Cyriaque dessus, et d'y accumuler dessous des charbons ardents et d'y répandre de l'eau, du sel et de la graisse. Il ordonna de flageller le saint, par-dessus, avec des ver- ges jusqu'à ce que son intérieur et les entrailles fussent cuits et son flanc fût déchiré des verges, par en haut. Alors le bien- heureux éleva sa voix en parlant hébreu et dit : « 0 Dieu, ô Dieu qui donnes la vie à ceux qui croient en Lui! c'est Toi qui par le prophète Jonas as montré, par avance, la figure de ta résurrec- tion, qui eut lieu après trois jours, et qui as fait monter au ciel le prophète Élie sur un char de feu ; viens à moi, ô Seigneur, maintenant aussi et allège-moi ces tourments, car je les souffre pour ta cause. » Le tyran était stupéfait de son endurance, et or- donna de l'enfermer dans une maison obscure (^iine prison) jus- qu'à ce qu'il décidât ce qu'il lui ferait et de quelle mort le faire mourir.
Après deux jours, la mère du bienheureux vint à lui et lui dit : « Tu as été bien vaillant dans ce grand combat que tu as combattu pour le nom du Christ; rappelle-toi ton vénéré
LE MARTYRE DE JUDAS CYRIAQUE. 83
père, qui mourut étant juif, et racliète ses péchés, toi qui as part avec le saint martyr Etienne. Souviens-toi aussi de moi, qui suis ta mère, qui ai souffert dans ton enfantement, qui ai travaillé pour t'élever; car demain, ô mon fils, par la bonté de Dieu, tu vas être couronné. » Alors les ministres du tyran l'entre- tinrent immédiatement sur la bienheureuse Anne, et il ordonna de l'amener en sa présence. Quand elle fut venue, il lui dit : « Veux-tu aussi obéir et sacrifier? car ton orgueilleux fils a pré- féré mourir. » Elle dit alors : « Mon fils a désiré la vie céleste et pour cette cause il ne sacrifie pas aux démons ; car cette vie est passagère. » Julien dit : « Que dis-tu donc? ne veux-tu pas, toi aussi, sacrifier et vivre? » Anne dit : « 0 athée {impie) et ennemi des hommes, cruel et maître de tout mal ; tes mots ne me font pas peur; car Jésus a versé son sang pour nous, afin de libérer des péchés le monde entier, à nous davantage qui sommes des pécheurs, il nous faut mourir pour nos âmes. « Le tyran s'irrita et ordonna de la suspendre et de la déchirer avec des peignes, et lorsqu'ils la déchiraient pendant trois heures, elle ne répondit pas un mot. Le tyran lui dit : « Eh quoi, Anne, ces peignes te sont-ils convenables? ont-ils pénétré en toi? » Mais elle dit : « 0 chien impur, ô artisan d'impureté, ne com- prends-tu donc pas que je n'ai pas senti tes peignes? Mais si tu as des tourments plus forts, applique-moi-les, car je suis prête à vaincre le diable ton père par la force de Dieu, qui me fortifie. » Le tyran ordonna d'allumer des torches brûlantes et de les approcher de ses lianes. Elle s'écria et dit : « Dieu saint qui as sauvé Loth du feu de Sodome, qui au son de la trompette as détruit les murs de Jéricho, qui as vaincu les Amalécites par ta main puissante, qui par la main de Judith as tué l'or- gueilleux Holopherne, écoute ta servante, ô Seigneur, et fortifie- moi afin que j'achève ma carrière, et toute joyeuse j'entre avec mon fils dans ton saint paradis. » Ayant dit ces mots, elle ren- dit l'âme à Notre-Seigneur, et on l'entoura de bandelettes funè- bres et on l'ensevelit.
Julien ordonna d'amener le bienheureux Cyriaque en sa présence, et quand il fut venu et l'ayant vu, il fut étonné en voyant combien son visage était joyeux. Il lui dit : « Dis-moi, Cyriaque, par quelles sorcelleries as-tu fasciné les yeux de nous tous, de façon à paraître ne pas sentir ces tourments? Ne
g4 REVUE DE L ORIENT CHRETIEN.
veux-tu pas sacrifier? » Le bienheureux dit: Je t'invective, ô chien impur, qui appelles la force de Dieu, force des démons. » Juhen dit : « Si tu ne veux pas sacrifier, dis seulement ces mots : Je ne suis pas chrétien. » Le bienheureux dit : « Parce que tu t'es tourné loin de la vérité, tu veux aussi tourner vers toi ceux qui croient en Jésus? INfeis tu ne pourras pas le faire, <et cela ne te réussira pas; car je sais que dans peu de temps un signe manifeste du ciel va t'atteindre, et tu ne reviendras pas vivant de l'expédition où tu vas, car tu as excité la colère du Dieu vivant et vrai. » Le tyran ordonna de creuser une fosse profonde. Il appela des sorciers et leur dit d'apporter de nom- breux serpents, des basilics et des vipères, et de les jeter dans la fosse qui avait été creusée, pour jeter le bienheureux au milieu d'eux. Les sorciers firent de la sorte, etyjetèrent toutes espèces de reptiles nuisibles. Et pendant qu'ils amenaient le bienheureux pour l'y jeter, il priait et disait : « Viens et vois, ô Seigneur Jésus, ce combat; c'est toi qui as sauvé Joseph, ton serviteur, de la fosse de la prison; tu as broyé les tètes des dra- gons dans les eaux; à présent aussi viens à mon aide, écarte loin de moi ces reptiles mauvais, amers, et cruels, afin que mon ennemi ne dise pas : Je l'ai vaincu ; et mes persécuteurs ne se réjouissent pas contre moi en me voyant trembler. » Saint Cijriaque ayant parlé ainsi, ils le jetèrent dans la fosse, mais à ce même instant, tous ces reptiles périrent (1). Le bien- heureux disait avec grande joie : « J'ai connu, ô Seigneur, et je connais que Tu n'es pas du tout loin de tes serviteurs; je te rends grâce, ô Seigneur Jésus, car la parole de David ton servi- teur, ne s'est pas accomplie pour lui seulement, mais Tu m'as fait digne, moi aussi, de fouler avec les pieds les serpents et les dragons. » Julien ordonna de brûler au feu tous ces reptiles et de sortir de la fosse le bienheureux, pour d'autres tourments. Alors Admon, le chef des devins et des sorciers, lui dit : « 0 roi, tu agis bien follement en voulant tuer cet liomme; tu n'as pas honte, ô tyran, et tu ne comprends pas que ni devins ni sor- ciers ni tes vains dieux ne pouvaient faire un tel miracle. Songe combien de tourments tu lui as fait subir sans pouvoir vaincre son courage. Désormais je sais vraiment que le Dieu des Chré-
(1) =: ÈEriçàvôriaav.
LE MARTYRE DE JUDAS CVRIAQUE. 85
tiens Jésus-Christ, est le Dieu grand et saint. » Lorsque le ty- ran entendit ces paroles de sa bouche et connut que vraiment il avait crû dans le Christ, il ordonna de couper par le glaive la tète d'Admon, qui, ayant entendu cet ordre, sans délai courut vite à l'endroit où il devait recevoir le supplice, et priait et disait : « 0 Dieu du bienheureux et saint évèque Cyriaque, reçois en paix mon àme. » Lorsqu'il prononçait ces mots, sa tête fut couronnée, il fut martyrisé par le glaive, et il alla vers Notre-Seigneur.
Alors le tyran ordonna d'appeler le bienheureux Cyriaque. Quand il fut venu et se tint en sa présence, il lui dit : « Renie celui qui a été crucifié, et je te laisserai libre. » Le bienheureux dit : « 0 cœur pervers, ô esprit pervers! que dis-tu? Me dis-tu, ô démon, de renier le Dieu saint qui a opéré à mon égard tous ces grands miracles? de renier et d'être, comme toi, transgresseur de la loi? » A ces mots le tyran se mit en colère et ordonna encore d'apporter une grande chaudière, de la rem- plir d'huile et de la chauffer avec du feu. Et il fut fait ainsi. Et quand elle fut cliauffée au point qu'elle débordait jjar rëbulli- tion (1), personne de ceux qui se trouvaient là n'osait en ap- procher. Il ordonna d'y jeter le bienheureux, qui dit à ceux qui le faisaient avancer : « Éloignez-vous jde moi, afin que personne de vous n'éprouve de dommage ! » Et ayant fait le signe de la croix, il entra dans la chaudière en disant : « 0 Christ qui as purifié le Jourdain, et as permis à Jean d'être ton précurseur, tu m'as fait digne du baptême de vie éternelle par l'eau ; rends- moi digne encore à présent d'être baptisé par l'huile, au moment de recevoir le baptême de sang qui m'est réservé depuis long- temps ! » Alors le tyran s'irrita et ordonna de le percer au cœur avec une longue lance; et étant frappé, le bienheureux ne dit qu'un mot, à savoir, il pria Dieu de venir à son aide et de rece-
(1) Ce sens pour ^^^ résulte du contexte aussi bien que de la comparaison avec le latin (efferbuit) et le copte; »:^'^-"^ô'» a ce même sens dans le passage des AclaMart.,e(\. Assemani,II, 102, ILa*;^»» W»\=> ^oov»h-»»> ,^.è^v^î« qu'Assemani a mal traduit : " donec ipsorum animae foetore conficiantur ». Le lexique de Bro- ckelmann donne : conficio (?), celui de Brun omet ce mot. On peut comparer l'arabe IsLL, xL, dont le sens ■< exundavit » ( y^^ À-^- j~^^^ -*-») parait être le sens primitif, quoique donné (Cf. Zamakhsarî, Asâs s. v.) comme dérivé.
86 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
voir son esprit, pour aller de ce monde vers Notre-Seigneur. Le saint combattit donc un beau combat et s'en alla vers Notre- Seigneur. Il fut couronné {martyrisé) au jour de samedi, à la fin du mois d'Ayyar, mois de l'Invention de la Croix. Notre- Seigneur Jésus-Christ règne sur nous, à Lui conA-ient la gloire pour tous les siècles. Amen.
Fin du martyre du bienheureux Judas, évêque, qui fut martyrisé à Jérusalem, aux jours de l'impie Julien.
TEXTE SYRIAQUE
(bRITISH MUSEUM, ADD. 14644)
.(1) o^^Ka/o . )ia-2L-a.m_âjl o^^l/o J i » ^ <y>, •> Jooio ^ .jb^-ot^ .sapai .«No » v.*.^ci.*,a .)90(..fiD .«â/ .jooio .^£00.0^90^
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(1) Ms. -«.
(2) Ms. "wa^^ûJv
(3) Ms.H-3.
(4) lAIs. »W
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88 REVUE DE l'orient CHRETIEN.
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(2) lacune.
(3) 3Is. sans s'yâme.
(1) Sic, pour **.N7>Ra^ (le latin : contradicons mihi).
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90 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
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(1) Dans le latin : bene te acceperunt; à lire : usa-x-^û?
(2) aïs. w.
LE MARTYRE DE JUDAS CYRIAQUE. 93
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LE MARTYRE DE JUDAS CYRIAQUE. 95
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LES
COLONIES CHRÉTIENNES D'ORIENTAUX
EN OCCIDENT
DU V AU VHP SIÈCLE
Il y aurait un livre à faire sur Ici^ Orientaux en Occident, qui embrasserait leurs migrations successives vers les côtes et dans l'intérieur du continent européen, depuis les premiers colporteurs phéniciens jusqu'aux colons syriens, leurs succes- seurs aux époques historiques. Pour l'écrire, il faudrait dé- pouiller avec le soin le plus minutieux les textes littéraires, pour y tenir compte des moindres allusions ; relever avec exac- titude les inscriptions, dédicaces religieuses ou stèles funé- raires, qui jalonnent les routes suivies par les Orientaux dans leur pénétration progressive au sein du monde occidental, et y marquent la place de leurs établissements temporaires ou durables. Il faudrait encore démêler, dans l'histoire de l'art, les intluences orientales sur les types occidentaux et arriver à déterminer, avec un peu de précision, dans quelle mesure des caractères communs permettent de conclure avec certitude à un emprunt, c'est-à-dire à une action directe des Orientaux sur l'Occident. A ce prix, on pourrait arriver à des conclu- sions intéressantes, à des résultats neufs et dignes de confiance : à déterminer, par exemple, quelle a été au juste, dans les diverses périodes historiques, l'influence de ces Orientaux, que l'amour du lucre seul poussait à s'expatrier (1), non seu-
(1) « Avidissimi mortalium Sj'ri », écrivait saint Jérôme (Épist. CXXX, 7 Pi. XXII). Le mot n'a pas vieilli. L'amour du lucre a été de tout temps la carac- téristique des Syriens; ils n'ont point changé, nous en avons La preuve dans les émigrations incessantes des Libanais vers les deux Amériques. Comme autrefois
LES COLONIES CHRÉTIENNES d'ORIENTAUX. 97
lement sur les arts et la civilisation matérielle de l'Occident, mais encore — et c'est ce qui importe le plus — sur les idées et les doctrines.
De cet ouvrage qui demanderait peut-être une vie d'homme, M. Bréliier s'est proposé d'écrire un chapitre dans un « Mé- moire sur les colonies d'Orientaux en Occident au commen- cement du moyen âge, du v'' au viif siècle (1) ». C'est ce mémoire sur un sujet encore neuf. (2) et piquant d'intérêt que nous nous proposons de faire connaître aux lecteurs de la Revue, par une analyse rapide. Si ce résumé trop succinct ne peut prétendre à donner une idée complète d'un travail qui vaut autant par l'abondance du détail précis que par la net- teté de l'allure et la franchise des conclusions, il en fera du moins entrevoir la richesse, lui gagnera des lecteurs et peut- être suscitera chez quelques-uns d'entre eux le désir de pous- ser plus avant une de ces questions dont les savants chré- tiens, et particulièrement ceux qui se consacrent à l'étude de l'Orient, ne sauront jamais trop s'occuper.
Le mémoire de M. Bréhier comprend deux parties nettement délimitées : les Colonies cV Orie^itaux en Occident; les Impor- tations orientales.
Dans le premier chapitre, l'auteur passe en revue les éta- blissements d'Orientaux (3), c'est-à-dire de Grecs, d'Asiati-
les « Syriens ■> on Occident, ils s'en vont amasser là-bas un pécule pour s'as- surer une petite aisance, sur le tard, au pays. Ils n'ont pas d'autre but; mais on peut dire cependant que ces Orientaux ne seront pas sans influence sur les pays d'Amérique où ils vont s'établir. Ils colportent toutes sortes d'objets orien- taux qui feront souche dans l'art américain, et les produits de cet art hybride feront, dans quelque quinze siècles, l'étonnement des archéologues qui ne soup- çonneraient pas l'existence d'autant de colonies hbanaises dans le nouveau monde.
(1) Mémoire présenté au XIIT congrès des Orientalistes à Hambourg, 8" sec- tion, et publié dans la « Byzantinisehe Zeitschrift ■•. t. XII. Ce mémoire a été offert à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en termes très flatteurs, par M. Schlumberger. Cf. C. R. A. 1903, p. 239.
(2) M. Bréhier cite ceux qui ont abordé avant lui la même question. On verra, en le Usant, combien il renouvelle un sujet qu'ils avaient à peine entrevu, à part Scheffer-Boichorst. — Aux historiens de la culture orientale en Occident il faut encore ajouter G. .Jacob, ■■ Ostliche Kulturelemente in Abendland », Berlin. 1902. De cette conférence, il a paru une édition anglaise, retouchée par l'auteur, dans '• Smithsonian Report <• for 1902, pp. 509-529.
[o] Il est regrettable que M. B. n'appelle pas davantage l'attention sur les .Juifs, qu'il rencontre souvent sur son passage dans le dénombrement des colonies
ORIENT CHRÉTIEN. 7
98 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
ques, de Syriens, d'Égyptiens qui, sous le nom collectif de « Syriens », vinrent s'établir, à l'époque romaine (1) et à l'é- poque barbare, dans les principaux centres de l'Occident; à Rome surtout, puis dans toute l'Italie, en Afrique, en Espa- gne, dans les Gaules, la Germanie et la Grande-Bretagne.
Le deuxième chapitre est consacré à l'étude de l'influence qui a pu être exercée sur l'Occident par l'Orient, par l'inter- médiaire de ces colonies orientales, dont l'occupation s'est mamtenue en Occident jusqu'au viii'' siècle, sans solution de continuité. Cette influence, M. Bréhier essaie de la préciser par l'examen des importations orientales d'ordre commercial, ar- tistique, intellectuel et moral, et les faits, accumulés avec surabondance, font toucher du doigt l'action, si peu étudiée jusqu'ici, de la culture orientale sur la société barbare.
Le courant qui portait les Orientaux, les Syriens surtout, vers Rome ne subit pas d'interruption au seuil des temps mo- dernes. Au v' siècle les « graeci negotiatores » ou « panta- polae » continuent la tradition des marchands orientaux qui ont toujours été nombreux sur la place de Rome et font une telle concurrence aux corporations de « tabernarii » romains (2) que Valentinien III (440) doit les expulser. Mais on ne pou- vait se passer longtemps d'eux, il fallut bien les rappeler et même la colonie de Grecs et d'Orientaux se développa au point d'occuper bientôt tout un quartier, au pied de l'Aventin, le long de la voie d'Ostie.
orientales. Le sujet est piquant et il est loin d'être démonti'é que l'influence juive sur la civilisation du liant moyen âge ait été nulle. On voit même h quel- ques traits cités par ]M. B. de quel crédit les Israélites jouissaient à cette époque.
(1) Sur ce point, une équivoque serait fâcheuse et il faut la prévenir. M. B. cherclie seulement à établir que les colons orientaux de l'époque barbai-e, dont il s'occupe exclusivement, avaient eu des devanciers dans la période du Haut Empire et pendant les premiers siècles de notre ère. Les quelques traits qu'il rapporte n'ont pas d'autre but et ne doivent pas être pris pour un exposé com- plet que l'auteur n'a pas voulu faire.
(2) M. B. n'a pu consulter l'article singulièrement riche et instructif de MM. Gagnât et Besnier sur le commerce romain (Darembeçg et Saglio, 33'= fasci- cule : Mercalura).
LES COLONIES CHRÉTIENNES d'oRIENTAUX. 99
A la suite de rexpulsion des Goths et de la conquête de l'Italie par les armées byzantines, un nouvel élément oriental, plus cultivé et plus influent, pénètre à Rome, avec les fonc- tionnaires du nouveau pouvoir. Cette élite nouvelle grandit d'une façon très sensible le rôle social des Orientaux en Occi- dent. Ainsi, dans le seul clergé, voit-on croître rapidement la proportion des dignitaires orientaux : du i"' au v' siècle on ne connaît que dix papes d'origine orientale, et, parmi eux, un seul est syrien, Anicet. Pendant le vu" et le viii" siècle, au con- traire, presque tous les papes sont orientaux : huit sont grecs et cinq originaires de Syrie. Ce fait est significatif. Faut-il y voir l'effet de la politique des empereurs byzantins? Il y a de sérieux motifs de le croire; mais il s'explique aussi con- jointement par l'ascendant moral que les étrangers d'origine orientale avaient pris, dans le monde du clergé romain, par leur science ecclésiastique et probablement aussi leurs vertus.
La colonie orientale était grossie tous les jours de nouveaux venus, voyageurs exilés ou pèlerins (I) qui, de tout l'Orient grec et même du fond de la Perse, arrivaient à Rome, attirés par le tombeau des apôtres, et linissaient par se fixer dans son voisinage. Elle était assez nombreuse, au vu*" siècle, pour que plusieurs monastères aient pu se fonder dans la ville, où ils introduisirent la règle de saint Basile (;2).
De ces faits principaux, réduits à leurs grandes lignes, et des abondants détails qu'il a fallu nr-gliger, M. B. conclut que la colonie orientale de Rome, prospère dès le début de l'ère chré-
(1) M. B. parle du pèlerinage d'Aborcius à Home avec une réserve qui sem- blera exagérée. De plus, la mention de l'hypothèse de Ficker appelait celle des théories de llarnack, Hirschfeld, Dieterich, et des réfutations victorieuses dont elles ont été successivement Tobjet de la part de de Rossi, Zahn, Duchesno, Cu- mont. — Quant au siège épiscopal d'Abercius, en dépit des alternances vocali- ques u et a, il vaut mieux écrire Hieropolis, pour n'être pas exposé à confondre le siège d'Abercius, llieropolis en Phrvgie Salutaire, avec llierapolis en Phrygie Pacatienne.
Cf. l'article Abercius (dom H. Leclecq) dans le ■• Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie », publié par le R. P. dom Fernand Cabrol. Paris, Le- touzez, 1903, fasc. I, col. 66-87.
(2) Il serait intéressant d'étudier de près ces communautés de moines, dont le titre n'est pas sans analogie matérielle avec celui des corporations commerciales et religieuses de la période gréco-romaine. Telle est par exemple cette commu- nauté qui nous est connue par les actes du concile de Latran (649) : t6 xotvôv twv ÈvôdcOî TTapotxo'jvTwv rpar/.ôiv T,!J.oypi;va)v xai [lova/wv (Jlansi, Concilia, X, p. 904-905).
100 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.
tienne, s'est développée surtout au vi« et au vu'' siècle, grâce à l'activité de ses marchands et à l'autorité de ses prêtres, jusqu'à faire de Rome « une ville byzantine ».
Également, dès l'antiquité, on relève des traces d'émigrés orientaux dans toutes les régions de Y Italie (1). Ils continuent à les fréquenter, voire même à y résider, après les invasions barbares et surtout sous la domination byzantine. On voit alors les Syriens former une vraie colonie à Ravenne et c'est parmi eux que, pendant les quatre premiers siècles de l'ère chrétienne, sont choisis ses évêques. A Naples, en 537, un marchand syrien, du nom d'Etienne, fait partie du corps des notables et c'est de lui que Bélisaire se sert pour obtenir l'adhésion pacifique de la population à l'empire de Justinien. A la suite des armées by- zantines. Grecs, Syriens et Arméniens envahissent l'Italie con- quise. Ce sont ces nouveaux venus qui reçoivent les charges, tandis que le clergé s'accroît également de forts contingents orientaux et que des monastères, grecs de langue et de disci- pline, fondés par les autorités byzantines, répandent la règle basilienne en Italie comme à Rome.
L'action de la politique des empereurs est facile à saisir : elle ne tendait à rien moins qu'à helléniser entièrement l'Italie et à en faire, à tous points de vue, une province de l'empire grec. Ce résultat était déjà en partie atteint, quand les invasions lombardes et franques, puis le schisme religieux et politique, amené par la querelle des Iconoclastes, vinrent tout arrêter. Cependant l'Hellénisme survécut dans l'Italie méridionale jus- qu'au xi^ siècle; ailleurs, dans la partie qui échappa à l'empire, l'intluence orientale, quoique entravée et atténuée, persista en- core longtemps.
Dans V Afrique latine et en Espagne, les orientaux avaient, de toute antiquité, établi des comptoirs et des colonies. Ils for- maient un groupe influent à Carthage, sous la domination van- dale. Là, comme en Italie, ils prospérèrent sous les empereurs byzantins ; mais cette prospérité ne devait pas être durable, car l'invasion arabe suivit d'assez près l'expulsion des \'andales. En
(1) 11 serait inutile de multiplier, comme on serait tenté de le faire, les indica- tions relatives à la patrie des éjnign^s orientaux. Voir cependant une note très instructive de J.-H. Mordtmann Junior, « Zur Topographie des nordlichen Syriens ans griechischen Inschriften .. {ZDMG. XLI (1S87). p. 302-307).
LES COLONIES CHRÉTIENNES d'oRIENTAUX. 101
Espagne également les Arabes trouvèrent de nombreux centres orientaux, où se perpétuaient les traditions des Phéniciens et des.Cartliaginois dans le trafic, en dépit des troubles semés dans la péninsule par les invasions barbares.
En Gaule, Marseille, Nice, Arles (1), Narbonne conservèrent leurs antiques colonies orientales jusqu'à l'époque franque. Celles de Marseille et de Narbonne (2), malgré les vexations du gouvernement barbare, étaient encore assez nombreuses et flo- rissantes au vi° siècle. Des villes grecques de la côte méditer- ranéenne, les Orientaux avaient pénétré jusqu'au cœur de la Gaule, en suivant les voies naturelles du commerce, les vallées du Rhône et de la Saône et celle de la Garonne, qu'utilisait le réseau routier si commode, créé par les Romains pour relier les principaux centres commerciaux et militaires des pro- vinces gauloises.
Dès avant le iv^ siècle, des trafiquants orientaux sont établis à Bordeaux, devenu, sous l'Empire Romain, un grand centre intellectuel et économique; les invasions barbares passent et, après elles, on y retrouve encore une colonie de Syriens. Mais l'émigration orientale avait suivi surtout le cours du Rhône pour pénétrer dans le nord de la Gaule et, de là, jusqu'en Germanie. \'ienne, Lyon, Genay près Trévoux, Besançon, Genève, ont été les principaux comptoirs des importations orientales et les mar- chands syriens y ont formé de nombreuses colonies. Entre toutes, celle de Lyon était la plus prospère, comme en témoignent des inscriptions relativement abondantes.
Le bassin de la Loire s'était ouvert également au commerce syrien : Orléans, Tours sont des centres très importants de Sy- riens et de Juifs à l'époque mérovingienne et c'est à Grégoire de
(1) On ne saurait, je crois, être aussi affirmatif que M. B. sur les relations des '< Naviculaires » d'.\rles avec l'Orient. La preuve principale qu'il en donne est loin d'être décisive. L'inscription trouvée à Deïr el-Kamar (l'indication de la pro- venance est incomplète et fautive dans le mémoire de M. B.) faisait peut-être partie du monument érigé à Cominius (CIL, XII, 672) dont le piédestal est con- servé au musée d'Arles. Cf. Waltzing, Élude historique sur les curpvralions pru- fessionnelles chez les Humains..., t. IV, appendice, pp. 616-G24. Waltzing y corrige et complète ce qu'il avait écrit sur ce texte, au t. Ill, n° I9G1. M. B. semble n'a- voir pas eu connaissance de cet appendice.
(2) Cf. les Canons du Concile de Narbonne (589) qui énumèrent les populations de la Narbonnaise : les Goths, les Romains, les Syriens, les Cirées et les Juifs. (Mansi, lX,\y>. 1015 et 1017, canons IV et XIY).
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Tours que nous devons les détails les plus abondants et les plus typiques sur ces colonies étranges qui conservaient leurs usages nationaux et jusqu'à leurs langues, au milieu des populations parmi lesquelles elles vivaient, sans toutefois se mêler à elles (1).
De la Loire, elles essaimèrent de bonne heure dans le bassin de la Seine, où Paris devint bientôt une des places fréquen- tées le plus volontiers par les armateurs d'Antioche. Et on sait que saint Siméon le Stylite interrogeait Souvent les mariniers de retour en Syrie sur la sainte de Paris, Geneviève.
Enfin, il n'y a pas jusqu'à la Germanie et à la Bretagne où on ne relève des traces de Syriens, à Trêves, à Cologne, en Ba- vière, à South-Shields.
Ainsi, et jusqu'à la fin du viii^ siècle, des Syriens, des Égyp- tiens, des Arméniens, des Persans, des Asiatiques, des Grecs, connus sous le nom générique de « Syri », forment, à travers tout l'Empire, des groupes compacts où se conservent les usages et la civilisation orientale.
« Les in^ asions barbares, — ajoute M. Bréhier (2), — en bou- leversant la société romaine, accusèrent les caractères nationaux de ces Syriens et augmentèrent leur intluence. Pendant long- temps ils avaient subi en Occident l'attrait de la civilisation romaine. Lorsque celle-ci s'est affaiblie, ils ont gardé les habi- tudes, la langue, la manière de vivre de leur pays d'Orient. 11 n'est donc pas étonnant que ce contact perpétuel avec les Oc- cidentaux de l'époque barbare et ces Orientaux plus raffinés qu'eux, ait amené à la longue des échanges d'idées et modifié dans une certaine mesure la culture occidentale du moyen âge.
Pour apprécier cette action des colonies orientales sur la civi- lisation des barbares d'Occident, il faut avant tout rassembler
(1) On voit ]t> parti que l'on peut tirer de ces faits et d'autres analogues, pour montrer la ténacité singulière avec laquelle les Syriens demeuraient Iklèles à leur langue et à leurs usages nationaux. Il s'est passé quelque chose de semblable, quand l'influence de l'hellénisme d'abord, puis la civilisation romaine atteignirent la Syrie. Cf. Th. Nôldeke, « Mummsen''s Darsielhmg der rôinisclien Heryschafl und rômiscimi PuliUk im Orient •>, ZDMG, XXXIX (1885), pp. 331-352.
(2) P. 19 du tirage à part.
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les témoignages qui nous restent et chercher C|uelles ont été leurs importations réelles, de quelque nature qu'elles soient et qu'il s'agisse du domaine matériel, artistique ou moral.
Des importations commerciales, il y a peu de chose à dire : les Syriens du haut moyen âge gardaient en Occident le mono- pole des denrées précieuses et des objets de luxe (1) dont ils étaient déjà les courtiers pendant les siècles précédents, sous la domination romaine.
On comprend que les importations artistiques dépassent de beaucoup en importance, pour le sujet qui nous occupe, celles d'ordre puremmit matériel et que, de ce côté, il puisse y avoir eu une réelle influence du monde oriental sur le monde barbare. Mais cette action, si elle a réellement existé, est difficile à saisir et à préciser.
M. Bréhier inventorie avec soin les objets d'art importés d'Orient en Occident qui sont parvenus jusqu'à nous, ou qui nous sont connus par des descriptions suffisantes. En les rap- prochant des modèles d'art barbare contemporains ou posté- rieurs, il n'est point dupe de certaines similitudes qui, ont induit en erreur d'autres savants. II conclut avec beaucoup de sagesse que, en dépit de la faveur dont jouissent parallèlement certains motifs caractéristiques, tels que les lignes brisées, les entrelacs, les spirales, les animaux stylisés... dans l'art sassanide et dans l'art barbare, celui-ci ne procède pas de celui-là. L'art des barbares est antérieur à toute relation avec l'Orient et son origine se confond avec celle même de leur race.
Il ne s'ensuit pas cependant que les barbares n'aient rien emprunté aux œuvres d'art de style oriental. M. B. concède parfaitement qu'ils aient pu s'inspirer secondairement des objets d'orfèvrerie et des étoffes historiées importées alors d'Orient. Il admet même l'existence d'un « art d'importation », art religieux avant tout, et qui nous est révélé en particulier par les mosaïques et par ce que nous savons des représenta- tions iconographiques alors en usage dans les églises (2).
(1) On en trouvera l'énumération chez M. B. et, avec plus de détail encore, dans le tableau synoptique annexé à l'article de MM. Cagnat et Besnier, sur le commerce romain (Daremberg et Saglio : Mercalura).
(2) M. B. touche par ce côté à l'art byzantin, dont les origines viennent d'être étudiées avec autant d'originalité que de profondeur d'éi'udition artistique par
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Celles-ci subirent incontestablement Tinfluence orientale et M. B. constate même que ce ne fut pas sans résistance que certains motifs religieux d'un usage courant en Syrie pénétrè- rent en Occident. Tel est le cas de la représentation du Christ en croix (1) : c'est seulement à la fin du vi" siècle que